Incapables d’obtenir un poste dans une université québécoise, au moins cinq médecins résidents en microbiologie médicale et maladies infectieuses quitteront le Québec le 1er juillet pour aller se faire former dans d’autres provinces canadiennes. Une situation inacceptable en ces temps de pandémie, où ces spécialités sont plus demandées que jamais, affirme le président de l’Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec, le Dr Karl Weiss.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« On aimerait un décret pour que, dès juillet, on donne des postes aux candidats intéressés et qu’on leur dise de rester », dit le Dr Weiss.

Depuis 2016, de moins en moins de médecins spécialistes en microbiologie médicale et en maladies infectieuses sont formés au Québec, explique la Dre Makeda Semret, directrice des programmes en microbiologie médicale et en maladies infectieuses de l’Université McGill. « Obtenir un poste est devenu plus que compétitif. C’est absurde », affirme-t-elle.

Nombre de postes de résidents autorisés en microbiologie médicale et en maladies infectieuses au Québec

2015-2016 : 10
2016-2017 : 9
2017-2018 : 4
2018-2019 : 3
2019-2020 : 3
2020-2021 : 3

Source : ministère de la Santé et des Services sociaux

Directeur des programmes en microbiologie médicale et en infectiologie à l’Université de Montréal, le Dr Jean-Michel Leduc explique que, l’an dernier, une dizaine de candidats ont postulé pour l’un des rares postes à pourvoir. « Certains de ceux qui n’ont pas eu de poste sont partis en Ontario pour faire leur résidence », dit-il. Et le phénomène se reproduit cette année.

Avec seulement trois postes disponibles, les quatre universités québécoises disposant d’une faculté de médecine doivent à tour de rôle se passer d’un médecin résident. Cette année, l’Université McGill n’aura pas de nouveaux étudiants pour la prochaine session, témoigne la Dre Semret. « On se sent frustrés. Car on a de bons candidats. On pourrait les former. Mais on ne peut pas. »

Spécialité prisée en temps de pandémie

Dans les hôpitaux, les médecins microbiologistes infectiologues soignent des patients. Nombre d’entre eux veillent actuellement sur les patients atteints de la COVID-19. Mais autrement, ils peuvent par exemple évaluer et soigner des patients atteints du VIH, de la grippe ou de toutes autres maladies infectieuses. Ils supervisent aussi les laboratoires et travaillent en contrôle et en prévention des infections et sur la résistance aux antibiotiques.

En ces temps de pandémie, la spécialité est très demandée, dit la Dre Semret. « Beaucoup d’entre nous sont allés travailler en CHSLD, en support aux équipes », ajoute le Dr Leduc.

Ce dernier souligne que, déjà, les équipes de microbiologistes-infectiologues sont peu nombreuses au Québec. Nombre de ces spécialistes sont partis à la retraite au cours des dernières années. Et avec la pandémie, certains médecins sont tombés malades, ce qui accentue la pression sur les équipes restantes.

224: Nombre de spécialistes en microbiologie médicale et en maladies infectieuses au Québec

51 ans: Moyenne d’âge

Directrice du programme de microbiologie médicale et d’infectiologie de l’Université Laval, la Dre Annie Ruest explique que le Québec sera en déficit de 34 microbiologistes-infectiologues dès 2025. « Avec le nombre de médecins résidents qui finira, on ne sera pas en mesure de combler les besoins. » « On est la spécialité qui aura le plus de déficits. Et on a déjà des postes non pourvus », ajoute la Dre Semret.

Favoriser la médecine familiale

C’est le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) qui, de concert avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, les universités et les fédérations médicales, détermine chaque année le nombre de postes en résidence autorisés dans chacune des spécialités.

Directrice du programme de microbiologie et d’infectiologie de l’Université de Sherbrooke, la Dre Cybèle Bergeron explique que le MSSS veut depuis quelques années augmenter le nombre de candidats en médecine de famille et que différentes spécialités voient ainsi leur nombre de postes diminuer.

« L’objectif est d’“inverser la tendance”, et d’offrir 55 % des postes en médecine familiale et 45 % en médecine spécialisée », confirme le porte-parole du MSSS, Robert Maranda. « Ainsi, depuis 2012, nous avons progressivement inversé la proportion de la répartition des postes entre la médecine familiale et la médecine spécialisée afin de répondre à la pénurie de médecins de famille. Cela a nécessairement causé une diminution des postes en spécialité, notamment en microbiologie médicale et en maladies infectieuses. »

L’automne dernier, le Dr Weiss dit avoir écrit au MSSS pour lui demander de rehausser le nombre de postes de résidence en maladies infectieuses. « Je n’ai pas eu de réponse », dit-il. Selon lui, ces départs de médecins résidents vers d’autres provinces sont problématiques. « Ça va avoir un effet à long terme », dit-il.