(Toronto) Mi-janvier, l’Ontario était considéré comme un oiseau de malheur. Aujourd’hui, des experts croient qu’en sonnant l’alarme rapidement avec l’arrivée hâtive du premier malade de la COVID-19 sur son territoire, l’Ontario pourrait avoir sauvé des centaines de vies. Et contribué à creuser le fossé entre son bilan et celui, plus sombre, du Québec.

Texte : Philippe Teisceira-Lessard Texte : Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Photos : David Boily Photos : David Boily
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Un premier cas providentiel

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Lors du passage de La Presse à Toronto, les rues du centre-ville étaient désertes.

Commerces fermés, passants méfiants, employés masqués : en apparence, l’ambiance à Toronto ressemble à s’y méprendre à celle de Montréal. C’est sans compter que derrière les façades de la Ville Reine, trois fois moins de familles pleurent un proche mort de la COVID-19.

La métropole ontarienne est bien plus populeuse et plus internationale que sa cousine québécoise, mais seulement 679 personnes y ont succombé au coronavirus contre 2276 à Montréal en date du 17 mai.

Handicapé par le manque de tests jusqu’à la mi-avril, l’Ontario a maintenant rattrapé son retard en la matière et regarde ses voisins québécois avec méfiance.

« Vous devez vous sentir bien plus en sécurité ici ! », a lancé la Torontoise Sacha Jahr à l’équipe de La Presse, mardi sur Queen Street West. Mme Jahr profitait de la récente autorisation accordée aux clients d’aller récupérer à la porte d’un commerce non essentiel des achats faits en ligne.

Je suis inquiète pour vous, c’est horrible.

Sacha Jahr, Torontoise

La veille au soir, le téléjournal le plus regardé dans la province s’ouvrait en qualifiant la réouverture des établissements primaires en dehors de Montréal d’« expérience scientifique parmi les plus risquées jamais lancées dans une école ». Un regard dubitatif partagé par de nombreux spécialistes ontariens.

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Le gouvernement ontarien a autorisé depuis la semaine dernière les clients à récupérer à la porte d’un commerce non essentiel des achats faits en ligne.

Si tous les experts avertissent qu’il est trop tôt pour établir avec certitude ce qui peut expliquer la différence entre le bilan ontarien et le bilan québécois, beaucoup d’entre eux montrent du doigt l’arrivée hâtive du virus en Ontario comme hypothèse pertinente. L’Ontario a eu son premier cas déclaré de COVID-19, un voyageur en provenance de Wuhan, le 25 janvier dernier, soit plus d’un mois avant le Québec.

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Passagers du tramway, à Toronto

Un mois plus tôt

Ce cas et ceux qui ont immédiatement suivi « nous ont fait réfléchir sur la façon dont nous allions enquêter, à quel point nous devions remonter dans leurs contacts », a expliqué la Dre Vinita Dubey, de la Santé publique de Toronto, en entrevue avec La Presse. « Ça a aussi alerté le public, qui voulait savoir ce qui se passait, alors il fallait savoir comment répondre. Nous avons ouvert notre ligne d’information très tôt. »

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Ashleigh Tuite, épidémiologiste et professeure à l’Université de Toronto

À présent, nous pouvons voir ce qui a été fait au début de l’hiver, avant que l’on sache que la situation se transformerait en pandémie. Avoir un cas sur son territoire tôt, en janvier ou en février, n’a pas été une mauvaise chose.

Ashleigh Tuite, épidémiologiste et professeure à l’Université de Toronto

Le Dr Jerome Leis, directeur médical de la prévention des infections à l’hôpital Sunnybrook, a été impliqué dans le traitement de ce premier patient. « Il s’est présenté à mon hôpital, s’est-il rappelé. J’ai été le premier appelé et on a géré ce cas du début à la fin. » Les symptômes étaient conformes à la description des médecins chinois et l’individu avait quitté l’épicentre de l’épidémie. Le lien s’est donc fait très rapidement dans l’esprit de l’équipe médicale.

Les réseaux hospitaliers ontarien et québécois étaient prêts à faire face à un nouveau virus, assure le Dr Leis, qui croit toutefois que son arrivée hâtive a pu mettre en alerte « toute la province » de l’Ontario, y compris les décideurs du monde politique et du public.

Au total, La Presse s’est entretenue avec cinq experts ontariens pour tenter de comprendre le fossé qui sépare les deux provinces – et les deux métropoles en particulier. La région métropolitaine de Toronto, avec ses 6,6 millions d’habitants, compte 14 230 cas de COVID-19, contre 33 338 dans le grand Montréal, où habitent 4,2 millions de personnes.

En plus de l’hypothèse du cas hâtif, tous évoquent la question de la semaine de relâche mal tombée pour le Québec, mais soulignent que Doug Ford donnait sa bénédiction aux voyages à l’étranger jusqu’au 12 mars, quelques jours seulement avant la fermeture des écoles. Plusieurs ont aussi souligné qu’il ne fallait pas négliger la question du hasard dans l’équation.

La vie reprend tranquillement

À partir de ce lundi, davantage de milieux de travail ontariens pourront rouvrir et des espaces publics seront à nouveau accessibles.

L’Ontario s’est montré à la hauteur. Mes amis, grâce à nos efforts collectifs, nous pouvons vous annoncer la prochaine phase dans le redémarrage de notre économie.

Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford

La semaine dernière, les livreurs de repas à vélo étaient presque aussi nombreux que les passants au centre-ville de Toronto. Au pied des gratte-ciel vitrés de Bay Street, des pigeons semblaient se demander où étaient passés les gens d’affaires qui laissaient tomber des miettes de sandwich l’oreille vissée à leur téléphone cellulaire.

Comme au Québec, la plupart des commerces ontariens sont fermés depuis la mi-mars. Dans une vitrine de la rue Yonge, un commerçant de vaisselle beaucoup trop optimiste annonce toujours sa « réouverture probable le lundi 23 mars ». La semaine dernière, les commerces ontariens venaient d’obtenir le feu vert pour la collecte en magasin – une pratique qui n’a jamais cessé au Québec.

Sur Queen Street West, la boutique de vêtements The Latest Scoop permettait même à ses clientes de choisir un jeans ou un chemisier à travers la vitrine. « Il y a de l’intérêt. Il y a aussi des gens du quartier qui commandent en ligne et qui ne veulent pas payer ou attendre pour la livraison, alors ils viennent chercher leurs achats ici », a indiqué Katherine Sidwell, une employée de la petite chaîne, qui compte six magasins. 

Nos ventes sont bonnes, mais pas aussi bonnes qu’avant.

Katherine Sidwell, une employée du magasin The Latest Scoop

Kyle McGill attendait quant à lui devant une bijouterie de la rue Bloor pour prendre possession de ses achats. « C’est pour un cadeau d’anniversaire, a-t-il confié. Nous vivons tout près, alors c’était pratique pour nous. » Il n’était pas seul : trois voitures se sont présentées devant ce commerce en l’espace de quelques minutes.

Les concessionnaires automobiles ont aussi pu rouvrir à partir de lundi dernier. « J’ai été surpris qu’on reçoive le feu vert. Je m’attendais à ce que ce soit beaucoup plus tard », a admis Daniel Zholdakov, qui exploite un commerce de voitures italiennes rue Davenport. « C’est super occupé depuis qu’on a rouvert. […] Nous demandons aux gens de prendre rendez-vous avant de se présenter. »

« Je veux être fixée »

Mais cette reprise ne doit pas faire oublier que des centaines d’Ontariens reçoivent chaque jour un diagnostic positif de COVID-19. Contrairement à Montréal, impossible de savoir quels quartiers sont plus « chauds » que les autres. Vinita Dubey, médecin-hygiéniste adjointe de la Santé publique de Toronto, a simplement indiqué que les éclosions semblaient se produire davantage dans les quartiers où habite une population plus vulnérable.

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Des gens font la file devant une clinique de dépistage de la COVID-19.

Devant la clinique de test de la rue Bathurst, adjacente au Toronto Western Hospital, une petite file de Torontois inquiets attendaient qu’arrive leur tour de se faire enfoncer un écouvillon au fond du nez.

« Mon père est infecté et il est hospitalisé juste ici », a dit Aria Novosedlik en montrant du doigt l’immense édifice. « Je vis avec lui, alors… J’ai eu des symptômes légers il y a quelques semaines […]. Je pense que ça va être négatif, ça me prendrait le test sanguin pour savoir si je l’ai déjà eue. »

« Je ne sais pas si j’ai la maladie. J’ai parlé à mon médecin et j’ai certains symptômes. J’ai de bonnes journées et de mauvaises journées », a dit Andrea, qui s’est récemment rendue en Europe et aux États-Unis. Elle aussi était dans la file d’attente. « Je veux être fixée », a-t-elle dit.

Le Herron ontarien

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Une ambulance quitte l’établissement Orchard Villa avec un résidant.

Allan oublie sa vie à mesure qu’il la vit et, depuis deux mois, c’est peut-être mieux ainsi.

Depuis deux mois, 74 de ses voisins de la résidence Orchard Villa de Pickering, en banlieue de Toronto, sont morts de la COVID-19.

Comme au Québec, une grande partie des victimes ontariennes de la maladie sont des aînés vulnérables qui vivent dans des établissements collectifs. Sur quelque 1800 morts dans la province, plus de 1300 correspondent à ce profil.

C’est l’établissement Orchard Villa qui détient le triste record du bilan le plus lourd en Ontario. 

Comme au CHSLD privé Herron dans l’ouest de l’île de Montréal, des familles ont décidé de saisir les tribunaux en alléguant que les résidants y ont été négligés.

Devant le bâtiment brun, un unifolié en berne flotte au-dessus d’ambulanciers vêtus de blanc. Trois militaires, cafés Tim Hortons à la main, marchent autour du bâtiment en discutant de tâches à effectuer. Dans le stationnement, des employés se réfugient dans leurs voitures pour manger leur dîner : une concierge, qui refuse d’être nommée, décrit « la situation chaotique » qui régnait lors de sa première journée à la résidence, il y a deux semaines.

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Devant la fenêtre de la chambre d’Allan, un résidant de l’établissement Orchard Villa, sa famille et ses proches ont planté de grandes pancartes.

Devant la fenêtre de la chambre d’Allan, sa famille et ses proches ont planté de grandes pancartes. « On t’aime », « Allô, Allan », des messages simples qui lui permettront peut-être de se sentir rassuré même si les visites sont interdites depuis le début de la crise.

« Cette résidence a eu de gros problèmes. Je pense que c’est lié au nettoyage et aux soins fournis aux patients », a expliqué Larry Robinson, son beau-fils, pendant que sa femme et sa belle-sœur tentaient de discuter avec leur père à travers la vitre. La famille ne veut pas fournir le nom de famille d’Allan par crainte de représailles.

« Très dur »

L’homme de 89 ans a été déclaré positif à la COVID-19, mais demeurait asymptomatique mercredi dernier, au grand plaisir de ses proches. Les déménagements forcés de chambre en chambre par mesure de protection aggravaient toutefois les effets de sa démence, selon sa fille Kim Robinson.

En deux mois, il a vieilli de 10 ans. Ses sourcils étaient noirs et maintenant ils sont gris. C’est très dur. Je ne peux pas lui parler, alors il se fâche et se tourne vers les employés. Ils nous appellent, mais alors il est si fâché que je ne peux plus le calmer.

Kim Robinson, fille d’Allan

Mi-avril, Paul Parkes, un résidant du même établissement, a succombé à la maladie. La semaine dernière, une poursuite de 1,6 million a été déposée au nom de sa famille contre le propriétaire de la résidence. La procédure allègue que l’éclosion de COVID-19 n’a pas été rapidement détectée dans la résidence, puis que les résidants n’ont pas reçu les soins auxquels ils avaient droit, selon le Toronto Sun. On déplore aussi que les familles aient été tenues dans le noir.

Sharon Navarro, responsable des relations publiques de la résidence, a refusé la demande d’entrevue de La Presse. « Nous offrons nos condoléances aux familles et aux proches de ceux qui ont succombé à cette terrible maladie », indique un communiqué mis en ligne par la résidence. Le document indique aussi qu’un « nettoyage en profondeur » est en cours et que le niveau de main-d’œuvre est « stable ».

À la fin de la semaine dernière, la Ville de Pickering a demandé la tenue d’une enquête sur la résidence Orchard Villa, qui avait fait l’objet d’autres plaintes par le passé.