Les Montréalais doivent se préparer à vivre avec la méfiance et le regard réprobateur des autres Québécois au cours des prochains mois. Faisant partie de l’épicentre de la pandémie, ils ne sont pas toujours les bienvenus quand ils vont ailleurs. Les résultats du sondage Léger rapporté jeudi par mon collègue Denis Lessard étaient sans équivoque : environ 8 personnes sur 10 vivant à l’extérieur de la métropole souhaitent qu’on isole Montréal.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Cette crainte de la présence des Montréalais, je l’observe et je l’entends beaucoup depuis quelques semaines. Lundi dernier, j’étais à Sherbrooke pour faire une tournée des commerces. Si l’accueil a été dans l’ensemble très chaleureux, certains commerçants ont littéralement fait un pas en arrière quand je leur disais d’où je venais.

La visite des Montréalais à leur chalet est l’une des sources de friction entre les villégiateurs (mot devenu très à la mode depuis quelques jours) et les résidants locaux.

Qu’ils aillent en Estrie, dans les Laurentides ou dans d’autres régions, ceux qui se font vulgairement appeler « weekenders » ont brutalement appris qu’on préférerait qu’ils restent chez eux.

Anne-Marie Courtemanche est l’administratrice de la page Facebook Sutton Ami, un groupe qui possède 4800 membres. Elle reconnaît que les discussions à ce sujet sont parfois enflammées. « C’est très complexe tout cela. On observe beaucoup de délation. Il faut savoir qu’il y a des Montréalais qui sont installés dans leur chalet depuis le début de la pandémie, il y a ceux qui se déplacent régulièrement entre Montréal et Sutton et il y a ceux qui viennent pour une simple randonnée. »

On paye nos taxes comme tout le monde ! On a le droit de venir à notre chalet ! clament les villégiateurs pour assurer leur défense. « C’est difficile de dire aux gens de venir nous voir uniquement quand ça va bien, ajoute Anne-Marie Courtemanche. Je pense qu’il y a beaucoup d’ignorance en ce moment. On avance à l’aveuglette et la peur est un mauvais guide. »

À Saint-Joseph-du-Lac, on a mis en place le 9 avril dernier une directive qui a suscité de vives réactions. Des panneaux indiquant que la présence des « cyclistes non résidants » était interdite sur le territoire en période de COVID-19 ont suscité l’ire de plusieurs personnes.

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À Saint-Joseph-du-Lac, des panneaux indiquant que la présence des « cyclistes non résidants » était interdite sur le territoire en période de COVID-19 ont suscité l’ire de plusieurs personnes.

« Vous êtes de Montréal, la ville la plus contaminée au Québec. On vous dit clairement de rester chez vous », a écrit Danielle Lacasse sur la page Facebook de la municipalité. « Ici, on se respecte. On veut juste protéger les familles d’ici. Et cela est notre droit. Est-ce clair ? », a ajouté Francine Ouellette.

Plusieurs personnes ont jugé absurde et inacceptable cette consigne. « C’est ridicule, non scientifique, antisocial et xénophobe », a répliqué de son côté John Philpot. Disons que les 186 messages publiés sur la page ne dégagent pas un parfum d’harmonie et de bonne entente.

Paul Desjardins est un cycliste montréalais qui a l’habitude de profiter de ce lieu réputé pour ses jolies côtes. Il aime s’y rendre pour y « rouler » les fins de semaine. Je lui ai parlé vendredi. « Le problème, c’est que ces panneaux ont accentué l’animosité à l’égard des cyclistes. Certains en profitent pour nous frôler. La COVID-19 a été un prétexte pour dire aux cyclistes venant d’ailleurs qu’ils n’étaient pas les bienvenus. »

Je me suis entretenu avec le maire de Saint-Joseph-du-Lac, Benoit Proulx, vendredi matin. Connaissant le but de mon appel, il s’est empressé de me dire que cette directive serait retirée à compter de lundi. « Dès le début de la pandémie, on a reçu des plaintes des citoyens. On a voulu limiter les regroupements. Les choses vont revenir à la normale », a-t-il promis.

M. Proulx s’est bien gardé de me dire que ces panneaux visent spécifiquement les Montréalais. « Les cyclistes qui viennent chez nous sont de partout, mais aussi du territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal. »

Du côté de la Régie de police du Lac des Deux-Montagnes, responsable du territoire de Saint-Joseph-du-Lac, on m’a confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un règlement municipal en bonne et due forme, mais d’une simple consigne. « Cela ne nous donne aucun pouvoir, m’a dit l’inspecteur Jean-Philippe Labbé. On se limite à rappeler les règles de sécurité. »

Cette tension entre les Montréalais et les autres risque fort de monter d’un cran au cours des prochains jours alors que le gouvernement du Québec laisse tomber les mesures de circulation dans certaines régions. À partir de lundi, l’accès sera permis dans les régions de l’Outaouais (sauf pour les passages d’Ottawa à Gatineau), du Saguenay–Lac-Saint-Jean, de l’Abitibi-Témiscamingue, de la Mauricie et du Centre-du-Québec.

À partir du 18 mai, ça sera au tour du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie, des Îles-de-la-Madeleine, de la Côte-Nord, ainsi que des municipalités régionales de comté de Charlevoix et de Charlevoix-Est d’abandonner ces mesures de contrôle.

Il est vrai que les chiffres concernant Montréal ont de quoi effrayer. Mais attention de ne pas céder à la panique, de ne pas laisser l’intolérance gratuite et la haine prendre le dessus.

Méfions-nous des exaltés qui ont le talent de créer des vagues. Tenons-nous loin des informations inexactes ou approximatives.

« Je quitte ma maison confinée pour embarquer dans ma voiture confinée avec mon épicerie déjà achetée et je me rends dans mon chalet confiné, m’a dit un ami cette semaine. Il, est où le maudit problème ? »

L’été qu’on s’apprête à vivre sera difficile pour tout le monde. Il sera fait de contraintes, de règles et de limites. Si en plus on se met à jouer à la police de quartier et à sortir des règlements inventés de toutes pièces de notre chapeau, ça va devenir lourd en bibitte.

Les bibittes… Nous avons déjà hâte de les retrouver celles-là, regroupées en (très) petites cellules familiales, autour d’un feu. Ces moments seront sans doute les plus précieux de notre été. Ne les gâchons pas.