On se surprend et on se scandalise de découvrir dans quelle indifférence les personnes âgées finissent leurs jours dans les CHSLD. Mais ces lieux ne sont que l’aboutissement d’un long processus, d’une effrayante habitude qui s’est installée sournoisement dans notre société.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Le regard détaché que l’on pose sur les personnes âgées commence tôt dans la vie d’un être humain. Les plus jeunes, je vous préviens, il apparaît dans la nuit de vos 49 à 50 ans. Je rigole à peine. À partir de là, vous amorcez votre lente et humiliante descente vers le désintéressement des autres.

Franchir le cap des 50 ans procure une licence aux jeunes pour dire que vous êtes moins hot, moins dans le coup, moins rapide, moins efficace, moins attrayant. Vous ne faites plus partie du sacro cercle de la « branchitude ». Vous n’êtes plus capable de suivre le rythme de la technologie. Vous empêchez un plus jeune d’obtenir un poste.

Bref, vous avez perdu le titre de saveur du mois, vous redescendez du podium où vous étiez juché. On vous retire votre médaille de champion et on vous remet une montre en or comme dans le bon vieux temps. Merci pour vos belles années ! Ciao ! Bye !

Et pour s’assurer que le message passe bien, on invente des slogans : « Tasse-toi de là, mononcle ! », « O.K. Boomer ! » Toutes les idées sont bonnes. Pourvu que ça soit drôle et arrogant, c’est ça qui compte !

Ces pépères, vieilles matantes et autres vieux croûtons, on préfère les mettre dans le même panier. C’est plus simple et plus pratique. 

Lors d’une conférence, offerte sur YouTube, Martine Lagacé, professeure au département de communication de l’Université d’Ottawa et spécialiste de l’âgisme, disait s’être rendu compte après une douzaine d’années de recherche que les sondages avec lesquels elle travaillait faisaient preuve d’âgisme.

Avez-vous remarqué que lorsqu’on vous demande votre âge dans ces questionnaires, vous avez le choix entre 18-24, 25-34, 35-49 et 50-64. Après cela, vous tombez dans la fameuse catégorie des « 65 ans plus ». Tout à coup, pour les 35 années qui suivent, vous faites partie d’une sorte de bouillabaisse qui partage les mêmes valeurs, les mêmes idées et qui a le même potentiel de rentabilité pour les annonceurs.

On fait tout en notre pouvoir pour fixer la vieillesse, pour ne pas la voir. Je commence à être sérieusement tanné de cette manie que nous avons de mettre en valeur uniquement les personnes âgées « qui ne vieillissent pas ». Le message qu’on envoie, c’est que « nous allons continuer à nous intéresser aux vieux uniquement s’ils demeurent en forme et cool ». Méchante pression pour ceux qui n’ont pas envie de faire du yoga, du skateboard ou de se teindre les cheveux à 80 ans.

PHOTO ILVY NJIOKIKTJIEN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Franchir le cap des 50 ans procure une licence aux jeunes pour dire que vous êtes moins hot, moins dans le coup, moins rapide, moins efficace, moins attrayant, indique notre chroniqueur.

Bref, on aime les vieux, mais pourvu qu’ils soient autonomes, indépendants, abonnés au TNM et chez Nautilus Plus.

Ce rejet des personnes âgées, cette aversion des rides et des cheveux blancs, cette cruelle indifférence à l’égard de ceux qui possèdent la fortune du vécu sont apparus avec une certaine conception de la performance, tout cela ancré dans l’incontournable folie de la consommation. D’ailleurs, la définition du mot « âgisme » apparaît vers 1969.

Cette société québécoise dont on aime à dire qu’elle est tricotée serré a, pour diverses raisons, laissé tomber quelques mailles en cours de route. Et les vieux en font les frais. 

On a tous succombé à cette obsession du « il faut faire jeune » dans un aveuglement le plus total. Encouragées par des « marketeux » zélés, beaucoup d’entreprises se jettent dans des opérations de rajeunissement dans une inconscience absolue.

Interviewé par Le Devoir en novembre 2019, le Dr Matey Mandza, premier vice-président de l’Association québécoise de gérontologie, mettait en lumière une contradiction fort intéressante de notre société : il disait trouver ironique que les anniversaires soient célébrés en si grandes pompes alors que, dans les faits, nous nions l’existence des personnes âgées.

Je trouve qu’il a tellement raison.

Au fil des années, on a réussi une chose incroyable : celle d’inventer un faux intérêt pour les personnes âgées. C’est fort, n’est-ce pas ? On découvre la dure réalité des CHSLD à cause de la COVID-19. Mais il y a aussi celle des autres personnes qui font partie du fameux magma des « 65 ans et plus » dont on ne parle pas.

Et dont on ne parlera pas davantage après cette crise. C’est bien là, ma terrible crainte.

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Je réfléchissais à ces questions lorsque je suis tombé sur une vidéo qu’une amie a publiée sur Facebook. On y voit Odette Jouve, Provençale pure lavande, réciter avec beaucoup de talent le poème La mamé.

Dans ce texte, l’auteur accompagne sa grand-mère dans une maison de retraite en lui disant « qu’elle sera bien ». Mais dans les jours qui suivent, il est hanté par son geste.

Odette Jouve est devenue une supervedette lorsqu’elle a présenté ce texte à l’émission La France a un incroyable talent en 2010. Acclamée comme une rock star, elle avait bouleversé le public et les juges.

Lors d’un repas avec sa famille, dans une salle à manger désincarnée, elle avait également récité ce poème avec beaucoup d’émotion. À la fin du poème, lorsque Odette Jouve, qui s’est éteinte en 2016 à l’âge de 91 ans, décrit les retrouvailles avec celle qu’on a voulu isoler, ses yeux se remplissent d’eau.

La narratrice entre alors dans le poème et en devient le sujet. Un beau moment de vérité.

> Voyez Odette Jouve lors d’un repas 

> Voyez Odette Jouve à La France a un incroyable talent 

> Voyez une conférence de Martine Lagacé