Avec l’annonce de la réouverture des écoles et de certains commerces, de nombreux parents ont abandonné leur fameuse phrase : « Recule de deux mètres. » Ils permettent à leurs enfants de jouer avec les autres. Le premier ministre François Legault répétait pourtant, encore mardi, que la distanciation physique sera nécessaire « pour longtemps encore ».

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Mesures toujours en place

Un jour après l’annonce de la réouverture des garderies et des écoles primaires, François Legault a tenu à clarifier les mesures de distanciation physique. « Il y a certaines personnes qui peuvent penser, parce qu’on rouvre certaines écoles et certaines entreprises, que tout est permis », a-t-il dit, tôt dans son point de presse quotidien. « Non. Il faut s’habituer pour longtemps à garder le deux mètres ou le six pieds de distance avec les autres. On ne veut pas que les groupes de personnes, à l’extérieur ou à l’intérieur, se retrouvent ensemble. »

Relâche pour le confinement

Dans une ruelle de Rosemont, Karin Savoye admet que le confinement de sa famille est moins strict que dans les premiers jours de la pandémie. Au début, elle surveillait chaque petit geste, surtout en revenant de l’épicerie, pour éviter de contaminer sa famille. Mais depuis quelques jours déjà, elle permet à ses enfants de côtoyer ceux de sa voisine. « On nous a dit pendant des mois de ne pas sortir de notre maison et, tout d’un coup, on rouvre les écoles, dit Mme Savoye. On nous parle de déconfinement. »

« C’est ce que nous commençons à faire dans la ruelle. » La mère de deux enfants et sa voisine Valérie Wells soulignent toutefois qu’elles font du télétravail et qu’elles croisent d’autres personnes uniquement lorsqu’elles vont à l’épicerie.

Même fermeté

Marie Alexandre-Gingras applique quant à elle les directives du gouvernement à la lettre. Elle fait tous ses achats en ligne et évite de croiser quiconque. Alors quand son petit Nathan, 2 ans, lui demande de jouer avec ses copains tous regroupés dans sa ruelle, la mère admet qu’elle a un pincement au cœur. « On est peut-être à l’autre extrême, mais je le fais parce que j’ai juste hâte de revoir mes parents. Le plus tôt possible. »

Mme Alexandre-Gingras admet qu’avec l’ouverture de la garderie prochainement, et surtout avec le retour au travail de son mari, peut-être qu’elle assouplira son discours sur la distanciation. Peut-être.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Marie Alexandre-Gingras applique les directives du gouvernement à la lettre.

« Ce n’est pas naturel »

Christelle permet aussi à ses deux garçons de jouer avec les enfants de sa ruelle, dans le quartier Petite-Patrie, depuis plusieurs jours déjà. « La première semaine, on restait dans notre cour. La deuxième, on allait dans la ruelle, mais on criait tout le temps : “Deux mètres.” Maintenant, on s’en fait moins », dit la mère. « Ce n’est pas naturel pour les humains de rester enfermés », ajoute-t-elle.

Un peu plus loin, sous le soleil, les trois filles de David jouent avec d’autres enfants. D’un côté, le biologiste sait que ses enfants pourraient tomber malades. De l’autre, il sent leur besoin de socialiser. « Je connais les risques. Je suis au courant de ce qui pourrait arriver », affirme le père. Il précise d’ailleurs que les enfants de sa ruelle se côtoieront bientôt à la garderie ou à l’école.

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Christelle permet à ses deux garçons de jouer avec les enfants de sa ruelle, dans Villeray, depuis plusieurs jours déjà. Sur la photo, la Montréalaise avec son fils de 17 mois, Léonard.

Besoin fondamental

Roxane de la Sablonnière, professeure au département de psychologie de l’Université de Montréal, s’intéresse aux effets des changements sociaux sur les personnes. Après des semaines de confinement, l’experte en psychologie sociale n’est pas surprise que certaines soient tentées de retrouver leurs amis, leurs voisins et les autres membres de leur famille.

« Ça peut être extrêmement difficile pour les personnes de ne pas interagir entre elles. Le confinement entre en conflit avec un besoin fondamental de l’être humain qui est de s’affilier avec les autres. On a tous besoin de se sentir aimer des autres, mais la distanciation ne permet plus de combler ce besoin, surtout pour les personnes qui se retrouvent dans des familles dysfonctionnelles. »

Mme de la Sablonnière affirme d’ailleurs que l’humain a une grande capacité d’adaptation. Même en temps de pandémie, nombre de personnes qui vivaient un grand stress ont fini par s’habituer à leur nouvelle réalité.