Quand Julie R. (nom fictif) est entrée au CHSLD Herron, où on l’a assignée la semaine dernière, la première chose qu’elle a remarquée, c’étaient ces chambres, placardées d’une affichette colorée. « J’ai demandé à ma collègue : les chambres vides, c’est des gens décédés ? Elle m’a dit oui. C’était vraiment frappant. » Signe de l’hécatombe qui a frappé le CHSLD, il y avait 26 chambres vides sur 72, sur un seul des trois étages de l’immeuble.

Publié le 28 avr. 2020
KATIA GAGNON
KATIA GAGNON La Presse

Dans ces chambres, pas nécessairement verrouillées, le temps semble s’être figé. Certains effets personnels sont parfois encore là. Ne manque que l’occupant, emporté par la maladie. Combien de morts, au total ? On l’ignore, puisque des enquêtes sont toujours en cours au CHSLD Herron afin de déterminer combien de personnes ont été infectées sur place et combien en sont mortes.

Rappelons que le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal a mis le CHSLD privé Herron sous tutelle le 29 mars dernier. Au total, environ 110 bénéficiaires se trouvent toujours sur place. Ils sont dispersés sur les trois étages du centre. Julie R. a œuvré au premier étage du CHSLD pendant plusieurs jours. Elle nous a demandé de ne révéler ni son identité si son titre d’emploi, car elle craint des représailles.

Au premier étage, la clientèle est majoritairement atteinte de démence. Selon Julie R., il n’y avait que neuf résidants qui n’étaient pas officiellement atteints de COVID-19. Les employés doivent donc généralement revêtir la tenue de protection en entrant dans chaque chambre et l’enlever lorsqu’ils en sortent. Une consigne parfois difficile à respecter à cause notamment de l’absence de gants à proximité.

PHOTO FOURNIE À LA PRESSE

Les chambres de défunts sont désormais laissées vacantes à la résidence Herron.

Le nombre de chambres vides a été un choc, mais Julie R. l’avoue, elle a surtout été bouleversée en entrant dans les chambres qui, elles, étaient toujours occupées. 

Les bénéficiaires n’étaient pas dans un bon état. Plein de gens alités à longueur de journée, ongles longs, sales, pas de dentiers ou les dents pas lavées depuis des semaines… Leur hygiène était moins que minimale, en raison du manque de temps des employés.

Julie R.

Car malgré les appels à l’aide, malgré la tutelle, les préposées aux bénéficiaires sont toujours en nombre nettement insuffisant à Herron, dit Julie R. « Les préposées, elles courent, c’est effrayant. » 

Les infirmières manquent aussi à l’appel pour certains quarts de travail. « Le soir, la fin de semaine, on nous disait que c’était l’horreur. Il y avait une seule infirmière pour les trois étages le dimanche. » Julie R. a été sidérée par ce qu’elle a vu. 

« Ça n’a pas de sens que le CIUSSS soit là depuis deux semaines et que ça soit aussi désorganisé. » Pour elle, il serait impératif qu’un employé du CIUSSS soit chargé à temps plein de recruter des bénévoles.

Situation « stable »

Le CIUSSS a qualifié d’inexactes les informations que nous a données Julie R. sur les décès et le nombre de personnes infectées, indiquant simplement que le premier étage du centre a été transformé en « zone orange » pour les résidants déclarés négatifs à la COVID-19, une opération qui s’est faite en collaboration avec l’équipe de prévention des infections.

« Nous sommes conscients des enjeux liés au manque de personnel dans les établissements de notre territoire, dit Guillaume Bérubé, porte-parole du CIUSSS. Cela dit, en ce qui concerne la résidence Herron, nous sommes en mesure de confirmer que la situation est stable. Par ailleurs, le CIUSSS a obtenu l’appui de plusieurs volontaires pour cette résidence en particulier. Pour certains d’entre eux, il s’agit toutefois d’une première expérience en CHSLD, ce qui peut causer un choc. L’équipe en place est en mesure de brosser les dents de tous les résidants, tous les jours, et d’offrir des bains et des douches de manière régulière. »

Mais ce qui a le plus secoué Julie R., c’est de voir de nombreux bénéficiaires qui se laissent aller, qui ne mangent plus. « Les résidants n’ont que des contacts expéditifs avec les gens parce que tout le monde est trop pressé. C’est atroce : ça fait des semaines qu’ils sont tout seuls. Le mardi, j’ai commencé à nourrir des gens qui ne mangeaient plus. À mon départ, ils mangeaient de nouveau. Juste avoir quelqu’un qui les accompagne, ça fait une différence énorme ! »

L’une des femmes sur son étage en était au stade des soins palliatifs. 

La consigne, pour elle, c’est qu’elle ne mangeait plus. On avait juste à lui hydrater les lèvres avec de l’eau ou lui donner des cuillerées d’Ensure. Pendant la semaine, on lui a organisé un appel FaceTime avec sa famille. Le lendemain, elle a déjeuné et dîné !

Julie R.

Les bénéficiaires qui n’étaient pas atteints de démence étaient d’ailleurs complètement découragés, relate-t-elle. « Ils tenaient un discours très négatif, du genre : tant qu’à vivre ça, j’aime mieux mourir. » À l’un de ces hommes complètement abattus, elle a proposé de communiquer avec sa femme via FaceTime. « Il ne voulait pas. Il m’a dit : “Je ne suis pas dans un état pour qu’elle me voie.” »

Ces gens-là, dit Julie R., ne mourront peut-être pas de la COVID-19, mais d’avoir été complètement délaissés. « Ils sont découragés et se laissent mourir. Il faut absolument qu’ils recommencent à avoir des contacts humains significatifs. »

Attitude autoritaire

Et la tutelle du CIUSSS ne se déroule pas dans une grande harmonie, a constaté Julie R. Certains gestionnaires en place n’offrent aucun accueil aux bénévoles qui viennent leur donner un coup de main. Leur attitude envers eux est désagréable et autoritaire. « On ordonne plutôt que de travailler en équipe. » Selon elle, il faudrait que des gestionnaires aguerris dans la gestion de crise soient aux commandes en de telles circonstances.

À preuve, l’organisation complètement chaotique du déménagement d’une quinzaine de résidants, qui s’est déroulé pendant son séjour à Herron. « On a voulu créer une zone pour éviter les morts, mais sans aucun égard pour le bien-être des résidants qui sont asymptomatiques. » La première étape de ce déménagement s’est déroulée dans le désordre, en pleine heure de lunch, alors que la majorité des employés étaient à leur pause-repas.

« Les résidants n’ont pas été bien traités, il y avait un monsieur vraiment fâché, il disait que c’était de la maltraitance, et effectivement, pour quelqu’un qui souffre de démence, changer de chambre, c’est super gros… Honnêtement, j’avais l’impression qu’ils étaient en train de déménager des meubles. » Le lendemain, on a poursuivi l’opération. « Il y a une dame qui a fait une crise, elle a été tellement brusquée. Elle ne voulait pas déménager. Il aurait fallu l’approcher doucement, lui présenter les affaires, mais on n’avait pas le temps. »

« Nous sommes conscients que le fait d’être transféré de chambre puisse être difficile pour des personnes aînées, dit le porte-parole du CIUSSS, Guillaume Bérubé. Nous avons donc tenté, le plus possible, de diminuer les impacts sur les résidants. Pour ce faire, les membres de la famille des résidants qui ont été transférés dans cette zone ont été contactés au préalable par le CIUSSS pour les tenir informés de la situation, mais aussi pour identifier les biens jugés essentiels qui devaient être déplacés avec leur proche. »

PRÉCISION
Dans une version précédente de ce texte, nous indiquions que le CHSLD Herron a été mis en tutelle par le CIUSSS Ouest-de-l’île en date du 10 avril. La tutelle a plutôt été imposée par le CIUSSS dans la soirée du 29 mars. Nos excuses.