Une histoire comme il en arrive parfois en politique. Des jeux de coulisses, un ministre mis sur la touche, et un bouc émissaire. Plusieurs auront été surpris que le gouvernement caquiste aille chercher Dominique Savoie comme pompier pour venir en aide au ministère de la Santé aux prises avec la crise de la COVID-19. Mais au sein de la haute fonction publique, ce choix tombait sous le sens.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Les médias l’ont dépeinte comme un bulldozer, comme une fonctionnaire libérale. Ils ont tout faux. Le secrétaire général du gouvernement, Yves Ouellet, est allé la chercher parce qu’elle fait consensus auprès de ses pairs. Elle pourra passer un coup de fil à son collègue sous-ministre de la Sécurité publique, à celui des Transports et, tout en restant ferme, elle ne générera pas de conflits, de rivalités.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Depuis deux ans, Dominique Savoie était sous-ministre à l’Énergie.

Idem pour l’autre improbable pompier recruté par le gouvernement Legault récemment, Daniel Desharnais, longtemps chef de cabinet du ministre libéral de la Santé Gaétan Barrette. « Daniel, c’est le trait d’union idéal, capable de faire travailler ensemble des gens qui, en temps normal, sont en confrontation », a expliqué M. Barrette à La Presse cette semaine. 

La ligne de communication entre l’ex-ministre et le chef de cabinet de François Legault n’a jamais été coupée ; Martin Koskinen avait même passé un coup de fil à Barrette pour savoir ce qu’il penserait de l’embauche de Desharnais pour s’occuper de la pagaille dans les CHSLD. On ne critiquera pas un pompier pour avoir utilisé trop d’eau. On ne lui cherchera pas davantage querelle pour la couleur de son casque.

Avec une formation d’historien, Desharnais n’avait jamais touché à la politique quand, aux élections de 2003, il a été embauché comme « relex », point de chute régional en communications. Sous le gouvernement Charest, on le retrouve attaché de presse de Michelle Courchesne aux Relations avec les citoyens, puis aux cabinets de Julie Boulet, à la Famille et aux Transports. Au cabinet de Jean Charest à la défaite libérale de 2012, il restera avec Philippe Couillard dans l’opposition – pendant les quatre années du gouvernement Couillard, il sera aux côtés de Gaétan Barrette. 

Pour ceux qui l’ont côtoyé, Desharnais est un conseiller capable de régler le problème qu’on lui soumet. Ce n’est pas lui qui aura une vision à long terme, qui tracera les lignes pour l’avenir des centres d’hébergement, mais il est capable de faire travailler les gens ensemble.

« Il peut avoir l’air désorganisé… Disons qu’il est organisé comme un gars ! », ironise Gaétan Barrette qui, par la suite, avait eu une jeune femme, bien plus méthodique, comme chef de cabinet. 

Desharnais déteste la confrontation, est parfois incapable de dire non à des subalternes, ce qui lui complique l’existence. Pendant des mois, il amènera son jeune fils Eliott au cabinet de la Santé – il devait, il faut le dire, pointer au travail bien avant l’heure d’ouverture de la garderie.

Un parcours différent

Le parcours de Dominique Savoie est plus étonnant. Elle revient de très loin. Depuis deux ans, elle était sous-ministre à l’Énergie. Mais en 2016, elle a été clouée au pilori, désavouée par son ministre Robert Poëti, qui avait été éjecté de son poste aux Transports. Pour lui, elle avait « étiré le temps à outrance » avant de faire le ménage dans l’attribution des contrats. À l’Assemblée nationale, elle avait été torturée pendant trois heures en commission parlementaire, attaquée par le libéral Guy Ouellette, la péquiste Martine Ouellet et surtout le caquiste Éric Caire. À la période des questions, Caire y est allé de charges d’une rare agressivité – un élu attaque rarement avec autant de mordant un fonctionnaire, préférant habituellement viser son patron politique.

« Son ministre, Poëti, l’avait désavouée publiquement, pour un parti de l’opposition, c’était du bonbon », explique-t-on aujourd’hui dans l’entourage de François Legault. À la dernière séance du Conseil des ministres, la ministre Danielle McCann a d’abord fait l’éloge de la nouvelle recrue. Et François Legault est intervenu dans le même sens. Personne ne peut décrire la binette d’Éric Caire à ce moment – le Conseil des ministres se tenait en conférence téléphonique. Mais Caire ne serait pas intervenu, a confié un collègue.

En commission parlementaire, Savoie avait tenté de préciser les rapports d’un ministre avec son sous-ministre.

« Je ne pense pas qu’entre un ministre et un sous-ministre, on parle d’ordres » – une déclaration transposée pour une manchette plus accrocheuse : « Un sous-ministre n’a pas d’ordre à recevoir de son ministre ! » 

Il faut dire qu’aux Transports, elle était entrée en collision avec Annie Trudel, embauchée au début par Jacques Duchesneau pour un rapport sur la collusion dans l’attribution des contrats. Trudel avait été maintenue comme « vérificatrice » aux Transports par M. Poëti. La Vérificatrice générale et le Directeur des poursuites criminelles et pénales se pencheront sur l’administration de Savoie – tous passeront l’éponge plus tard.

Mais la guillotine était déjà dressée, Savoie sera envoyée sur une tablette, au conseil exécutif, pendant deux ans. Ironiquement, juste avant le psychodrame, le gouvernement Couillard s’apprêtait à la nommer PDG de Loto-Québec. Comme tous les mandarins, Savoie aura eu à avaler quelques couleuvres ; elle était aux Transports quand le Parti québécois a été élu en 2012 ; rapidement, son ministre Sylvain Gaudreault a brandi 240 millions de dollars « d’extras » payés aux entrepreneurs par le ministère que dirigeait Savoie depuis quelques années. En fait, sur l’ensemble des contrats accordés, ces « rallonges » étaient moins importantes que par le passé. Elle a dû faire du slalom géant quand son ministre libéral, Jacques Daoust, a voulu s’opposer à l’entrée d’Uber au Québec – le cabinet de Philippe Couillard, favorable à la multinationale, lui passait directement des commandes.

Issue du secteur de l’Emploi, cette conseillère en orientation monte les échelons jusqu’à devenir sous-ministre à ce ministère, alors dirigé par le libéral Sam Hamad. Nommé aux Transports, Hamad l’amène avec lui, elle tombe au moment où les paralumes s’effondrent sur l’autoroute Ville-Marie. « Pour moi, c’est une des meilleures sous-ministres ; elle est au service du gouvernement et non du politique », a résumé son ancien patron Sam Hamad, joint par La Presse. La voilà sous-ministre à la Santé, avec Yvan Gendron. Il a fallu y aller d’une pirouette administrative, puisque la loi prévoit qu’il n’y a qu’un mandarin par organisation. « Mais il y a actuellement en masse de travail pour deux à la Santé », résume-t-on chez François Legault.