Il se transmet plus tôt que prévu, pourrait avoir des effets neurologiques et dérègle le système immunitaire. Le coronavirus responsable de la COVID-19 a révélé plusieurs de ses secrets depuis deux mois. Voici quelques-unes des découvertes.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Comme une maladie auto-immune

Le Québec avait à peine entamé son confinement que Jean-Claude Tardif, à l’Institut de cardiologie de Montréal, lançait son étude Colcorona sur l’utilisation d’un anti-inflammatoire, la colchicine, pour traiter la COVID-19. « Beaucoup des patients qui ont des complications et qui en meurent ont un système immunitaire qui s’emballe, explique le DTardif. La colchicine, qui est une molécule peu coûteuse utilisée depuis longtemps, vise justement cette réaction, qu’on appelle la tempête inflammatoire. » Cette hypothèse s’est confirmée ces dernières semaines. « Il semblerait que la mortalité de la COVID-19 soit essentiellement due à une espèce de maladie auto-immune, où le système immunitaire est déréglé par le coronavirus et attaque sans distinction toutes les cellules du corps », explique Carl June, de l’Université de Pennsylvanie, qui publiait à la mi-avril dans Science une recension des données et des résultats sur le sujet. Une étude financée d’urgence début mars par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) vise d’ailleurs à repérer les « biomarqueurs » prédisant le risque de tempête inflammatoire. « Quand ça arrive, il est souvent trop tard et le patient meurt même si on le met sous respirateur », dit David Kelvin de l’Université Dalhousie, qui dirige l’étude. « En mettant le respirateur plus tôt, on évite la tempête inflammatoire. »

L’abc du choc cytokinique

Cette tempête inflammatoire est aussi appelée « choc cytokinique ». « Les cytokines sont des molécules du système immunitaire qui sont beaucoup utilisées en oncologie parce qu’elles sont très efficaces, explique le DJune. Comme beaucoup de chimiothérapies, les traitements oncologiques avec des cytokines, souvent des interleukines, détruisent des cellules saines en même temps que les tumeurs. Le choc cytokinique est souvent utilisé par le corps dans le lieu de l’infection. Comme l’infection dans le cas de la COVID-19 se situe dans les poumons, les cytokines détruisent des cellules pulmonaires saines. En inhibant certaines cytokines, on espère sauver les poumons. »

D’autres essais cliniques montréalais

Au moins trois autres essais cliniques visent à calmer avec des médicaments déjà existants le choc cytokinique associé à la COVID-19. La compagnie suisse Roche a notamment une portion montréalaise de son essai international sur son médicament Actemra. Il s’agit d’un médicament utilisé contre diverses arthrites, tout comme le médicament Kevzara des compagnies françaises Sanofi et américaine Regeneron, aussi en essai clinique pour la COVID-19 avec une portion montréalaise. Les résultats sont prévus pour le milieu de l’été. Entre une vingtaine et une quarantaine de patients montréalais participeront aux essais sur l’Actemra et le Kevzara, dirigés depuis le CHUM.

Contagieux, mais sans symptômes

Dès février, plusieurs revues médicales ont fait état de preuves anecdotiques de transmission présymptomatique de la COVID-19. Début avril, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis ont chiffré le problème : à Singapour, 6,4 % des cas étaient dus à une infection par une personne n’ayant pas encore de symptômes. Il s’agit d’une proportion similaire à celle rapportée dans une demi-douzaine d’études qui ont été faites depuis 15 ans sur la transmission présymptomatique de la grippe. « On soupçonnait très fortement que c’était une possibilité pour la grippe, mais avec la COVID-19, on en a des preuves formelles », explique Leonard Mermel, infectiologue de l’Université Brown, au Rhode Island, qui a publié une étude sur le sujet en 2009 dans la revue Public Health Reports. Pourquoi alors les autorités médicales ont-elles été prises par surprise ? « On appelle ça l’« ancrage cognitif », dit le DMermel. Les médecins ont tendance à négliger les données surprenantes tant qu’elles n’ont pas d’impact clinique important avéré. Par exemple, je présume que le risque de transmission présymptomatique est relativement faible, parce qu’il y a beaucoup de patients asymptomatiques et peu de transmission présymptomatique, mais c’est peut-être un ancrage cognitif. » Une étude récente dans le New England Journal of Medicine montrait que 90 % des cas de COVID-19 chez des femmes en âge de procréer étaient asymptomatiques.

8 % à 15 % Proportion des cas de grippe dans les hôpitaux en Suisse qui sont dus à une transmission présymptomatique (Source : TransFLUas)

Le mystère du cerveau

Le nombre de cas s’accumule semaine après semaine : il semble de plus en plus probable que la COVID-19 est capable de s’attaquer au cerveau. « Au départ, les problèmes neurologiques ont probablement été manqués en Chine parce que les patients se retrouvaient inconscients branchés sur un respirateur », explique Sabrina Ravaglia, de l’Institut neurologique national C Mondino à Pavie, en Italie, qui a publié à la mi-décembre une description de cas de paralysie Guillain-Barré due à la COVID-19. « Sur 1000 patients, nous avons eu 5 cas de Guillain-Barré. Il est encore trop tôt pour dire s’il s’agit d’une migration du virus dans le cerveau, ou alors d’une conséquence de la réponse immunitaire exagérée. Le choc cytokinique semble lié au risque faible mais réel de Guillain-Barré lié à la vaccination. Il existe par ailleurs quelques indications montrant que le nouveau coronavirus pourrait remonter vers le système nerveux central par différents canaux, comme le nerf olfactif. » Mais les chercheurs n’ont jamais retrouvé de coronavirus dans le fluide cérébrospinal, ce qui aurait été la preuve d’une infection au cerveau.

Le goût et l’odorat

Les conséquences neurologiques de la COVID-19 ont surtout été évoquées en lien avec la perte de goût et d’odorat causée par la maladie. « C’est l’un des symptômes permettant le diagnostic », explique Johannes Frasnelli, neuroscientifique à l’UQTR, qui participe à une étude internationale sur le sujet. « Entre 30 % et 60 % des infections entraînent des pertes d’odorat et de goût, parfois même sans qu’il y ait de symptômes respiratoires. » En comparaison, 5 % de la population n’a pas du tout d’odorat et 15 % a un odorat diminué, pour des causes environnementales, de maladies ou génétiques. « Notre étude veut voir si c’est permanent, quand ça apparaît, s’il y a des caractéristiques associées à ce symptôme. » L’étude, organisée par deux regroupements de chercheurs spécialisés dans l’odorat, a déjà compilé 2500 questionnaires, dont quelques-uns au Québec. Un ORL montréalais qui participe à l’étude internationale, Marc Tewfik de l’Université McGill, n’a cependant pas entendu parler de collègues ayant observé un problème d’odorat ou de goût lié à la COVID-19. « Cela dit, les ORL font rarement partie des soins pour la COVID-19 », dit le DTewfik.