Le chirurgien orthopédiste Karl Fournier est allé donner un coup de main au CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf dimanche dernier. Son expérience l’a convaincu que ce n’est pas en envoyant des médecins spécialistes que Québec réglera la crise des CHSLD, mais en donnant des conditions de travail et de rémunération suffisantes au personnel, et en le protégeant adéquatement.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Employés qui arrivent avec leur uniforme, qui travaillent avec de l’équipement de protection insuffisant, qui voient des patients infectés et non infectés dans la même journée, et qui retournent chez eux en transports en commun avec leurs vêtements de travail…

Le Dr Fournier a été choqué par le fossé entre les mesures prises pour éviter la contagion dans un hôpital comme Charles-LeMoyne, où il travaille, et la réalité de ce CHSLD auquel il a offert son aide.

Tant que des « sources brûlantes de COVID » vont continuer à répandre le virus, le Québec ne s’en sortira pas, a-t-il dénoncé en entrevue téléphonique avec La Presse. « Si on ne fait rien, on va être là-dedans jusqu’à Noël ! »

Spécialiste des opérations délicates à la colonne vertébrale, le Dr Fournier a aidé une préposée aux bénéficiaires « d’une efficacité effarante », nourri des patients atteints de démence à la cuiller, nettoyé des chaises et balayé un plancher qui n’avaient pas été entretenus depuis longtemps, lavé l’urine et les selles d’un patient qui se soulageait dans un couloir.

Les tâches n’ont pas rebuté ce médecin qui nettoyait les toilettes avant d’opérer des victimes du tremblement de terre en Haïti. Ce qui l’a indigné, ce sont les conditions des employés, débordés parce qu’en sous-nombre, et mal protégés.

C’est pourquoi l’envoi de médecins spécialistes durant des mois ne réglera rien, selon lui. « Aussitôt que nous arrêterons, le problème sera toujours le même. Si les vrais employés ne sont pas là, on va faire quoi ? », demande-t-il.

La première chose à faire, c’est de ramener les préposés et les infirmières auxiliaires dans les CHSLD en leur donnant un salaire décent.

Le Dr Karl Fournier, chirurgien orthopédiste

Le CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf, qui a été le premier en PPP au Québec, appartient au Groupe Savoie, propriétaire des Résidences Soleil. Comme tous les établissements où Québec achète des places, il n’est pas soumis aux conventions collectives des CHSLD publics et privés conventionnés.

Le Dr Fournier presse le gouvernement Legault de se montrer plus exigeant envers « les propriétaires de ces bâtisses qui sont richissimes », en imposant des salaires planchers, en limitant le nombre de patients par employé et en fournissant l’équipement de protection adéquat.

« Dites aux Eddy Savoie de ce monde de sortir leur portefeuille ! », lance-t-il en faisant allusion au propriétaire des Résidences Soleil.

Manque et roulement de personnel

Le manque d’effectifs au CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf « donne lieu au report ou à l’omission de soins et de services, et affecte la qualité de vie des personnes hébergées », a constaté le Protecteur du citoyen l’an dernier. Dans son rapport publié en avril 2019, le Protecteur fait état de toilettes corporelles limitées, de délais dans le changement des culottes d’incontinence, de repas mangés froids.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Au moins 36 résidants du CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf ont reçu un test positif. Le degré d’infection du centre a dépassé les 15 % cette semaine (18 %), changeant sa cote de jaune à orange dans le classement du ministère de la Santé.

Les « difficultés importantes à recruter et à retenir la main-d’œuvre » et le « fort roulement » de personnel sont mis en cause dans ces problèmes signalés au printemps et à l’été 2018.

« Il y a beaucoup de roulement », confirme Sonia Mancier, présidente de la Fédération Interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), secteur privé, qui représente jusqu’à 70 infirmières et infirmières auxiliaires dans ce CHSLD.

[Les infirmières] diminuent leurs disponibilités pour aller au public ou au privé conventionné parce que les différences salariales ne sont pas négligeables.

Sonia Mancier, présidente de la FIQ, secteur privé

Les préposés aux bénéficiaires sont payés entre 16,42 $ et 18,13 $ l’heure, contre 20,55 à 22,35 $ au public, note pour sa part la FSSS-CSN. À l’entretien ménager, le salaire horaire oscille entre 14,96 $ et 15,88 $, contre 19,37 $ au public, indique le syndicat, qui compte 230 membres dans ce CHSLD.

Le Protecteur du citoyen a toutefois reconnu « les efforts du CHSLD pour limiter les répercussions du manque de personnel », et indiqué que son enquête n’avait révélé « aucune menace à la sécurité des personnes hébergées ni de graves répercussions sur leur santé ».

Le degré d’infection du CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf a dépassé les 15 % cette semaine, changeant sa cote de jaune à orange dans le classement du ministère de la Santé. Au moins 36 résidants, soit 18 % d’entre eux, ont reçu un test positif. Six sont morts, a indiqué le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Centre mardi.

Du personnel (infirmières, infirmières auxiliaires et préposées aux bénéficiaires) a été envoyé depuis la semaine dernière, et deux gestionnaires ont visité l’établissement lundi, a fait savoir le CISSS.

« Selon nos informations et nos observations sur le terrain, le CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf gère adéquatement la situation dans le contexte particulier de la COVID-19 », a indiqué une porte-parole par courriel.

Le Groupe Savoie n’a pas donné suite aux messages laissés par La Presse depuis lundi.