Des indices suggèrent qu’il serait possible d’attraper la COVID-19 même en respectant la distance de deux mètres entre les individus. Mais bien des recherches sont nécessaires pour obtenir des réponses claires à cette question importante.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« Il ne faut pas penser qu’à deux mètres, toutes les particules pouvant contenir le virus sont tombées par terre. C’est assez arbitraire comme valeur », commente Geneviève Marchand, microbiologiste, biochimiste et chercheuse en prévention des risques chimiques, biologiques, mécaniques et physiques à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST).

À l’Université Western, en Ontario, des chercheurs ont utilisé une « chambre de toux » pour analyser la propagation des gouttelettes éjectées par quelqu’un qui tousse. Dans une chambre fermée, ils ont placé des particules de dioxyde de titane en suspension dans l’air. Des patients ont ensuite toussé dans la chambre par une ouverture. Des lasers ont suivi le trajet des particules, révélant comment l’air se déplace quand quelqu’un tousse.

ILLUSTRATION FOURNIE PAR FRANK NEUFELD

La « chambre à toux » utilisée par les chercheurs de l’Université Western permet d’étudier la propagation des particules dans l’air. 

Forts de cette information, les chercheurs ont ensuite modélisé, sur ordinateur, comment se propagent les gouttelettes émises par le tousseur dans ce flot d’air en mouvement.

« Même à une distance de deux mètres et demi, on trouve encore 10 % des gouttelettes émises », explique à La Presse Eric Savory, professeur au département de génie mécanique et des matériaux à l’Université Western.

Attention : pour l’instant, cette recherche modélise le mouvement physique des particules, sans rien dire sur la microbiologie du virus de la COVID-19 qui se cache à l’intérieur. On ignore encore aujourd’hui combien de temps ce virus peut survivre dans les gouttelettes, ainsi que la quantité minimale de virus qu’il faut inhaler pour infecter un individu.

Le professeur Savory et son équipe, qui ont d’abord fait l’expérience pour l’influenza, ont bien tenté de récupérer les gouttelettes émises par les tousseurs de leur expérience, puis d’analyser leur contenu viral. 

Cette partie de notre étude n’a pas fonctionné du tout. Nous n’avons pas les outils nécessaires pour recueillir des gouttelettes en nombre suffisant pour en extraire l’ARN du virus. La quantité est très petite, et les méthodes utilisées pour capter les gouttelettes tendent à détruire le virus.

Eric Savory, professeur à l’Université Western

Il faut aussi dire que dans la vraie vie, surtout avec les avertissements lancés par les temps qui courent, il est plutôt rare que quelqu’un vous tousse directement au visage. Parler entraîne aussi l’émission de particules dans l’air, mais celles-ci sont projetées beaucoup moins loin. 

À l’extérieur ou dans un endroit bien ventilé, les particules risquent aussi de se disperser plus rapidement. Elles iront plus loin, mais seront en plus faible concentration à cause de la dilution. On ignore aussi à quel point les rayons UV du soleil détruisent efficacement le virus.

Entre gouttelettes et aérosols

Eric Savory estime qu’une personne qui tousse peut émettre de 1000 à 300 000 particules dans l’air. Geneviève Marchand, de l’IRSST, parle quant à elle de « millions ». 

Leur taille, très variable, peut aller de 0,25 micromètre à 100 micromètres. Les plus grosses particules sont attirées par l’attraction terrestre. Comme si vous lanciez une balle à partir du toit d’un immeuble, elles iront d’autant plus loin qu’elles sont éjectées à grande vitesse, mais tomberont au sol assez rapidement.

Ce sont les plus petites particules qui soulèvent la controverse. Celles-ci peuvent rester en suspension dans l’air plusieurs secondes et voyager considérablement. Dans une étude qui n’a pas été révisée par des pairs — et qui a donc une valeur scientifique difficile à mesurer —, des chercheurs belges et néerlandais ont modélisé qu’un joggeur qui court à 14 km/h peut projeter de telles gouttelettes jusqu’à 10 mètres derrière lui.

Stéphane Hallé, professeur au département de génie mécanique à l’École de technologie supérieure, juge le modèle « crédible ». Mais, encore une fois, il ne tient aucunement compte de la biologie du virus.

En fait, personne ne s’entend à savoir si les particules en suspension peuvent contaminer quelqu’un à la COVID-19 (une transmission dite « par aérosol »). « Il y a deux écoles de pensée et les débats sont assez vifs », dit Geneviève Marchand. Elle-même incite à la prudence, expliquant que les petites particules sont émises en beaucoup plus grande quantité que les grosses.

« Dans le contexte d’incertitude actuelle, je plaide corps et âme pour le principe de précaution », dit-elle. La distance de deux mètres est-elle adéquate ?

Elle peut être bonne dans certaines situations, si on a beaucoup de ventilation et qu’on n’a pas beaucoup de gens qui émettent. Mais dans des endroits très peu ventilés, peut-être que ça peut être un peu faible.

Geneviève Marchand, de l’IRSST

Eric Savory, de l’Université Western, juge quant à lui qu’il s’agit d’un « bon compromis entre mitiger la propagation de façon spectaculaire et nous permettre de faire encore des choses de la vie quotidienne, comme aller à l’épicerie ».

Et le masque ? Considérant la possibilité de propagation par aérosol, Geneviève Marchand juge que les travailleurs exposés qui doivent se protéger devraient porter « au minimum » un masque N95. Elle rappelle que les masques chirurgicaux ne sont pas considérés comme un équipement de protection respiratoire, mais que les citoyens qui les utilisent dans la rue ou à l’épicerie diminuent le risque de contaminer les autres parce qu’ils forment une barrière bloquant les grosses gouttelettes qu’ils émettent.