Services sexuels offerts par caméra web plutôt qu’en chair et en os, rappel des règles d’hygiène, clients réguliers uniquement, annonces affichant un logo « sans COVID » ; la pandémie de coronavirus affecte aussi l’industrie québécoise du sexe, qui voit ses travailleuses fragilisées.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

« Profite de mon spécial [sic] sur les vidéos, photos. Dispo seulement : vidéo, facetime, skype, sexe phone », annonce une escorte de Brossard, qui ne rencontre vraisemblablement plus les clients en ces temps de pandémie.

« En raison de la COVID-19, les conversations érotiques au téléphone ou en personne sont possibles », écrit Linda, escorte à Montréal.

Par contre, d’autres femmes offrent toujours des contacts physiques, chez elles ou dans des endroits trouvés sur des sites de lieux locatifs, et non dans les hôtels ou salons de massage, fermés depuis le début de la crise. Certaines ne voient plus que leurs clients réguliers. D’autres portent un masque sur leur photo ou expriment leurs précautions ou exigences. 

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Certaines annonces affichent un logo « sans COVID », ou « COVID safe ».

Sur un site spécialisé, la plupart des escortes et masseuses affichent « COVID safe » (sans COVID) à côté d’un petit symbole du coronavirus.

« Pas de texte. On se lave les mains et on s’amuse. On désinfecte notre chambre », affiche une agence d’escortes de Laval.

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Annonce de Sandra, de Longueuil, sur un site internet spécialisé

« Avec cette pandémie, plusieurs personnes s’inquiètent. Pour diverses raisons, cela peut s’avérer épuisant moralement. Viens te changer les idées avec un minimum de risques. J’ai une hygiène irréprochable de mon corps et de mon environnement. Pour minimiser les risques je reçois un nombre très limité de clients. Je suis en mode grand nettoyage avant et après chaque rencontre. Plancher, lavabo, toilette, poignées de porte, etc. Si cela peut te rassurer, nous pourrions joindre l’utile à l’agréable en prenant une bonne douche chaude ensemble », écrit Sandra, de Longueuil, sur un site internet spécialisé.

Surveillance constante

Au sein de l’équipe d’enquêteurs de la lutte contre l’exploitation sexuelle du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), on constate, depuis le début de la pandémie, une diminution de l’offre et de la demande des services sexuels, sans toutefois être en mesure de la quantifier. « On sera capables après la période de confinement », affirme le lieutenant Frédéric Martineau, du SPVM.

Les enquêteurs ont observé une légère diminution du nombre de dénonciations et de dossiers d’enquête depuis le début de la pandémie — cinq de moins comparativement à la même date l’an dernier. 

Ils effectuent une surveillance constante des sites qui offrent des services sexuels et constatent que ceux-ci existent toujours. Par contre, les femmes se sont adaptées à la situation et se tournent davantage vers les caméras web ou d’autres technologies sans contact.

« On pense que des rencontres, il y en a moins qu’il y en avait. Il faut dire aussi qu’il y a moins de lieux pour les tenir. En fermant les hôtels et en gardant seulement le minimum pour les services essentiels, les jeunes femmes se retrouvent sans lieux pour pratiquer. Ça devient un peu complexe pour rencontrer des gens et nos victimes qui font ces activités n’aiment pas se déplacer dans les résidences des clients », affirme le responsable du Module de lutte à l’exploitation sexuelle du SPVM, le commandant Dominique Côté.

Il y a une pression sociale mais aussi financière durant la crise, pour tous, y compris les clients.

Dominique Côté, du SPVM

Des sources ont indiqué aux enquêteurs du SPVM que les escortes auraient baissé leurs prix depuis le début de la pandémie. MM. Côté et Martineau croient que les proxénètes font moins d’argent depuis le début de la pandémie tout en demeurant cependant toujours très actifs.

« Est-ce qu’ils [les proxénètes] font moins travailler les filles ? Je ne crois pas. En ce sens où tout ce qu’il est possible de faire, ils mettent de la pression pour que nos victimes s’exécutent. Il y a certainement moins d’argent qui entre, mais ils sont toujours présents et l’emprise est encore bien réelle sur les jeunes femmes », affirme le commandant Côté. 

« Plus le temps va avancer, plus la pression va être grande. On est déjà dans quatre ou cinq semaines de confinement. Je pense que les gens se sont tous mis sur une pause relative, mais ce sera dans le temps que l’on verra comment ça va se transformer », renchérit le lieutenant-détective Martineau. 

« Des lunettes roses »

Les femmes plongées dans la prostitution vivent actuellement « une très grande précarité », selon Diane Matte, l’une des fondatrices de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES).

« On parle beaucoup de ceux qui perdent leur emploi, et très peu de celles qui vivent à la marge. Celles qui ont un proxénète ont toujours l’exigence de lui rapporter de l’argent et les clients ne sont pas moins exigeants, au contraire. »

La vidéo, selon Mme Matte, est un leurre.

On se met des lunettes roses en pensant qu’elles vont continuer par webcam. D’abord, il y a des frais, et ensuite, la plupart des femmes ne veulent pas être filmées, laisser de traces.

Diane Matte, de la CLES

Mme Matte espère qu’un fonds d’urgence sera instauré pour les victimes d’exploitation sexuelle. « Celles qui sont obligées de cesser les actes sexuels tarifés le font de manière non planifiée et non accompagnée, avec beaucoup de détresse économique, celles qui étaient en processus sont précarisées et celles qui en sont sorties depuis longtemps ont un écho de l’isolement dont elles étaient victimes auparavant, ça réveille leur stress post-traumatique. »

Mme Matte espère que les leçons de la COVID-19, notamment le leurre de la prostitution vidéo, seront prises en compte par la Commission sur l’exploitation sexuelle des mineurs, qui devait remettre son rapport en juin.

Cinq arrestations

Pandémie ou pas, télétravail ou non, les enquêteurs du module poursuivent leur travail. Ils analysent la situation sur internet, communiquent avec les victimes potentielles et répondent toujours à leurs appels.

Depuis le début de la crise, ils ont arrêté cinq proxénètes dans des dossiers qui ont mené à des accusations.

« Il se peut que cela fasse partie des scénarios de manipulation de nos proxénètes de dire à une jeune femme qu’elle ne peut pas appeler la police car ils vont savoir que tu fais des rassemblements et te donner un constat d’infraction. Ou bien : ‟Tu ne peux pas appeler la police parce qu’ils vont t’accuser si jamais tu donnes la COVID-19 à quelqu’un.” Mais nous, on n’en est pas là. Ce qu’on veut, c’est que les filles sachent qu’on est là, qu’on travaille et que si elles veulent dénoncer une situation, on va répondre au téléphone, on va se présenter et on va faire ce qu’on a à faire. La pandémie n’affecte pas notre mission première qui est de lutter contre l’exploitation sexuelle », affirment à l’unisson le commandant Côté et le lieutenant-détective Martineau.

Moins de déplacements vers l’ouest

Par ailleurs, les policiers du SPVM constatent également une nette diminution des déplacements d’escortes québécoises vers Toronto, ou les autres provinces canadiennes, depuis que le coronavirus est apparu au Québec. 

« Nous avons été informés que les victimes qui sont à l’extérieur de leur région ou de leur province, et qui sont capables d’échapper à l’emprise de leur proxénète, tentent de revenir dans leur ville pour se mettre en sécurité. Elles font cette démarche sans toutefois nécessairement dénoncer leur situation aux policiers ; nous n’avons donc pas de données policières sur ce plan », a répondu le SPVM, par courriel, à des questions supplémentaires posées par La Presse et qui s’adressaient davantage à l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP).

 « Nous remarquons aussi que certaines femmes impliquées habituellement dans ces déplacements peuvent avoir modifié leurs offres de services pour notamment procéder par webcam, élargissant même leur clientèle en s’annonçant sur le web aux États-Unis. Cette pratique amène des revenus sans déplacement et permet d’éviter des contacts à risque », ajoute le SPVM.

L’EILP est chapeautée par la Sûreté du Québec, et le SPVM en est responsable des opérations. Elle regroupe des enquêteurs de ces deux corps de police, de la Gendarmerie royale du Canada et des services de police de Laval, Longueuil, Québec et Gatineau. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, ou écrivez à drenaud@lapresse.ca

— Avec la collaboration de Mathieu Perreault, La Presse