Mardi matin dernier, je me suis levé tôt. Je voulais être en forme pour mon cours de biologie qui commençait à 8 h. Malgré les deux cafés que j’ai ingurgités à la hâte, j’avais, comme mes camarades de classe, les deux yeux dans le même trou lorsque la prof nous a salués.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Ce retour vers le futur, je l’ai vécu grâce à Pascale Bélisle, enseignante au cégep de l’Abitibi-Témiscamingue (campus de Rouyn-Noranda). Certains vont dire que j’ai une obsession pour cette région ces temps-ci. En fait, c’est le hasard qui a fait que j’ai pu me glisser, le temps d’un cours, dans la peau des élèves qui, depuis plusieurs semaines, poursuivent leur formation à distance.

Peu avant 8 h, Pascale Bélisle était déjà en ligne. Tranquillement, les élèves se sont connectés. Josie-Anne, Laurence, Simon, Sarah, Jérémie, Arnaud, Virginie, Simon, Darleine… Ils étaient 25 au total. Pascale a gentiment attendu les retardataires jusqu’à 8 h 10. Ce n’est pas moi qui aurais eu cette patience.

Ce cours de biologie est offert aux élèves inscrits au programme de sciences de la nature. Ce matin-là, il portait sur l’état postprandial. Voir des graphiques de foie, de pancréas et de tissu adipeux, puis entendre parler de glucose, de lipogenèse et de triglycérides, ça réveille ! Pendant quelques minutes, j’ai presque eu envie de retourner aux études et de devenir médecin.

Avant que la COVID-19 ne mette un terme aux cours normalement offerts en classe, Pascale Bélisle ne connaissait rien à Zoom, le système de vidéoconférence qu’elle utilise pour donner ses cours. « Les équipes informatiques de notre cégep ont été extraordinaires. On a tous été formés en un temps record. »

PHOTO FOURNIE PAR PASCALE BÉLISLE

Pascale Bélisle, enseignante au cégep de l’Abitibi-Témiscamingue

Dès les premiers jours du confinement décrété par le gouvernement, plusieurs cégeps du Québec ont réagi. Cela a voulu dire pour les enseignants et le personnel de prendre contact avec les élèves, de créer de nouveaux horaires, de réaménager les cours, d’équiper certains élèves et de trouver des solutions pour remplacer les laboratoires et les ateliers qui sont offerts dans plusieurs programmes.

Il faut savoir que si les cégeps proposent neuf programmes préuniversitaires, ils offrent surtout 133 programmes de formation technique qui impliquent souvent une approche pratique et des stages. « On a dû mettre de côté les dissections et les observations au microscope », m’a dit Pascale Bélisle.

Dès les premiers cours, Pascale Bélisle s’est butée à un problème de taille. « Au début, les étudiants n’ouvraient pas leur caméra. Je parlais à des carrés noirs. C’était très difficile et démotivant pour moi. Je leur ai demandé d’allumer leur caméra afin que je puisse les voir et établir un contact. »

Dans le but de rendre ces rendez-vous virtuels captivants, Pascale Bélisle a ajouté un degré de difficulté. Elle a demandé à recevoir une formation pour maîtriser et exploiter le système Kahoot. Celui-ci permet de soumettre aux élèves des questions et des choix de réponses. L’élève dispose de quelques secondes (il y a un décompte) pour répondre à la question. Les résultats sont affichés à la manière d’un sondage. L’enseignante peut ensuite remettre les pendules à l’heure.

Tout cela représente une somme de travail considérable pour l’enseignante qui possède une quinzaine d’années d’expérience. Elle offre chaque semaine un cours de biologie à deux groupes différents, en plus d’un autre cours à un troisième groupe. À cela s’ajoutent des capsules vidéo de 75 minutes qu’elle enregistre et que les élèves regardent à leur convenance sur YouTube.

Tout cela a quadruplé mon temps de travail. J’avoue que j’ai perdu tous mes repères pédagogiques.

Pascale Bélisle, enseignante au cégep de l’Abitibi-Témiscamingue

À travers tout cela, l’enseignante qui est mère de deux enfants de 10 et 14 ans consacre beaucoup de temps à rassurer les élèves qui sont angoissés par les changements qu’ils vivent. La question de la cote R est une énorme source de stress pour ceux qui s’apprêtent à entrer à l’université. Lundi, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a confirmé que, par « souci d’équité », les résultats de la présente session ne seront pas intégrés à la cote R.

Le ministre reconnaît que cette décision n’est pas « idéale », mais qu’elle est la meilleure dans les circonstances. Les élèves qui comptaient sur ce trimestre pour améliorer leurs résultats sont évidemment très déçus. Certains ont exprimé leur démotivation sur les réseaux sociaux. Quoi qu’il en soit, des examens auront lieu dans les cégeps et les universités. Il faut quand même évaluer les compétences des élèves et étudiants.

La lutte contre le plagiat et la tricherie est aussi une grande préoccupation pour le corps professoral. Les équipes de soutien informatique sont en train de mettre en place divers mécanismes afin d’éviter toute forme de dérapage. « Pendant l’écriture des examens, je vais pouvoir voir les étudiants et aussi l’écran de leur ordi, explique Pascale Bélisle. Nous aurons aussi un logiciel qui permettra de vérifier s’il y a des mouvements anormaux sur l’écran de l’élève. »

Il y a 17 000 enseignants et 175 000 élèves dans les cégeps du Québec. Comme partout ailleurs, personne n’est parfait. Vous êtes très nombreux à me l’écrire depuis quelques semaines en portant à mon attention des accrocs, des négligences et des cas de fainéantise. Parfois, je trouve que vous avez entièrement raison. Parfois, je trouve que vous y allez un peu fort.

Nous vivons un énorme bouleversement et certains voudraient que tout fonctionne comme avant. Mais nous ne sommes pas comme avant. 

Je trouve que c’est un miracle, ce que nous réussissons à accomplir en ce moment dans ces certains secteurs, notamment celui de l’éducation.

C’est pour cela que j’ai voulu vous parler de Pascale Bélisle, car elle représente des milliers d’enseignants dévoués qui se démènent comme un diable dans l’eau bénite en ce moment pour amener le bateau à bon port.

Quant aux précieuses connaissances que j’ai acquises sur l’état postprandial, je vous en ferai profiter un jour. C’est promis !