Le scénario optimiste pour le nombre de morts de la COVID-19 sera dépassé : Québec s’attend à « des milliers de morts », la situation dans plusieurs CHSLD étant hors de contrôle, a indiqué en privé François Legault au cours du week-end, a appris La Presse.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
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Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
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Katia Gagnon Katia Gagnon
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Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
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Dans tous les scénarios dévoilés par le gouvernement il y a deux semaines et mis à jour une fois depuis, « il y a malheureusement des milliers de morts, souligne Ewan Sauves, du bureau du premier ministre, appelé à commenter nos informations. Notre mission prioritaire, c’est de prendre soin de nos personnes âgées en CHSLD et d’assurer le respect des directives de la Santé publique, tout cela dans l’objectif de sauver le plus de vies possible ».

Le scénario optimiste, mis à jour le 13 avril, prévoyait 1442 morts d’ici le 7 mai. Dans le modèle pessimiste, le nombre de morts se chiffrait à plus de 9600. On remarque que le nombre de morts enregistré le 13 avril (435) était plus élevé que le scénario optimiste.

Ces scénarios ne précisaient pas le nombre de décès anticipés dans les lieux d’hébergement pour aînés, devenus le foyer principal de l’épidémie en sol québécois.

Lundi, devant les journalistes, le premier ministre Legault a insisté sur la nécessité de « reprendre le contrôle » dans les CHSLD et résidences pour personnes âgées. Il a chiffré pour la première fois le nombre de cas de COVID-19 qu’on y recense: environ 4000 personnes y étaient infectées à l’échelle du Québec, un nombre qui a grimpé à 4399, 24 heures plus tard.

En conférence de presse mardi, François Legault a soutenu que le Québec était « toujours plus proche » du scénario optimiste que du pessimiste.

Il a néanmoins indiqué que la très grande majorité des décès enregistrés au Québec, soit 850 sur 1041, provenaient de CHSLD ou de résidences pour aînés.

Dans certains CHSLD durement frappés par la COVID-19, le taux de décès des bénéficiaires infectés atteint 50 %. 

Le CHSLD de La Pinière, à Laval, comptait mardi 29 morts sur un total de 61 bénéficiaires infectés. Les taux de décès sont très variables mais sont souvent élevés : au CHSLD Laurendeau, le plus touché au Québec, on a enregistré 49 morts sur un total de 169 personnes atteintes. Au CHSLD Joseph-François-Perreault, on comptait 20 morts sur 93 cas ; au CHSLD de Nicolet, 7 morts sur 59 cas.

La crise de la COVID-19 a débuté le 14 mars dans les établissements pour aînés avec un premier décès à la résidence EVA de Lavaltrie. À elle seule, la pandémie a donc fait pratiquement autant de morts en l’espace de cinq semaines dans les CHSLD et les résidences pour aînés que le nombre mensuel normal de morts dans l’ensemble des CHSLD du Québec, qui s’élève à 1078, indique le ministère de la Santé.

Décès largement sous-estimés

Toutefois, de nombreuses sources consultées par La Presse font valoir que le nombre de cas et le nombre de morts comptabilisés par Québec seraient largement sous-estimés dans ces données officielles par rapport aux chiffres réels constatés sur le terrain. La situation évolue extrêmement rapidement, font valoir les différents CISSS et CIUSSS, et chaque décès doit être validé par la Direction régionale de santé publique, ce qui occasionne des délais.

« Oui, il y a une disparité dans les chiffres, on l’a remarqué dès le début de la crise. On s’est tout de suite dit qu’il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas », dit Alain Croteau, président du Syndicat des employés du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. 

On va avoir les vrais chiffres avec deux semaines de retard. Il est certain qu’il y a plus de morts que ce qu’on nous dit. Je n’écoute plus les chiffres du PM, je me fie au décompte informel de nos membres.

Alain Croteau, président du Syndicat des employés du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

« Encore aujourd’hui, il y a un décalage entre les chiffres officiels et ce qu’on voit sur le terrain, renchérit Isabelle Dumaine, présidente du Syndicat des employés du CISSS de Laval. Par exemple, à Sainte-Dorothée, le chiffre officiel donné par le CISSS [en date de lundi] est de 66, mais l’information qui me vient d’une membre est 77 décès. Il y a un décalage de 11 cas. »

Le portrait que présente le gouvernement du Québec « n’est pas le vrai portrait », acquiesce Alexandre Paquette, président du Syndicat des employés du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, où 10 CHSLD sur 11 CHSLD sont en éclosion.

Dépistage arrêté dans certains établissements

La direction du CIUSSS a récemment indiqué aux employés qu’on arrêtait le dépistage dans les établissements. Seul le CHSLD Laurendeau a été testé. On y a ainsi découvert que 121 personnes étaient contaminées, plutôt que 45. « Comment ça se fait qu’on arrête de dépister ? On trouve ça inacceptable. On veut un dépistage massif, dit M. Paquette. À Notre-Dame-de-la-Merci, par exemple, à 52 cas, on est sûrs que ce n’est pas le chiffre réel. En arrêtant de dépister, on semble n’avoir aucune intention de faire sortir les vrais chiffres. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le CHSLD Laurendeau est le plus touché par la COVID-19 au Québec.

Le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal assure, de son côté, que les dépistages se poursuivent. « Nous priorisons les établissements les plus urgents, fait valoir Séléna Champagne, porte-parole du CIUSSS. Le prochain sur la liste est le CHSLD Petite-Patrie. »

Dans d’autres CIUSSS, les tests de dépistage se poursuivent activement. « Par exemple, à l’Hôpital de Verdun, aucune personne n’est admise dans l’hôpital si elle n’a pas été testée, dit le porte-parole du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Jean-Nicolas Aubé. C’est parce qu’on fait ça qu’on a été capables de déceler une seconde éclosion dans cet établissement. »

« La pointe de l’iceberg » 

« C’est l’hécatombe » dans les lieux d’hébergement pour aînés, souligne une source médicale qui est intervenue dans plusieurs CHSLD montréalais touchés par la COVID-19, qui ajoute que les chiffres gouvernementaux ne constituent que « la pointe de l’iceberg ».

« Il y a une très grosse différence entre les chiffres qu’on donne et le nombre de morts », confirme une source administrative qui œuvre dans un CIUSSS montréalais. 

Dans un établissement, poursuit cette source, on a en réalité près d’une trentaine de morts de plus que ne le montrent les données officielles.

Une autre source médicale œuvrant en CHSLD dit « ne rien comprendre » à la façon dont on calcule les morts. Dans l’établissement où elle travaille, le nombre de morts a grimpé très rapidement en quelques jours, pour dépasser la trentaine de cas. Or, les chiffres officiels ne montraient, pendant des jours, qu’une poignée de morts.

Cas « sous investigation »

Une récente directive de la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal vise à accélérer le décompte du nombre de cas dans un établissement. Lors d’une éclosion de COVID-19 dans un établissement, lorsqu’on retrouve de deux à cinq cas dans une unité de soins, les autres bénéficiaires qui présentent des symptômes grippaux sont automatiquement considérés comme infectés.

Cependant, pour les décès, chaque cas doit être validé par la Direction de santé publique de la région concernée. On vérifie que la personne a été déclarée positive avant sa mort, ou alors qu’elle est liée épidémiologiquement à un autre cas positif. « Dans certains cas, nous testons même les personnes décédées pour s’assurer de la raison du décès », précise Jean-Nicolas Aubé, porte-parole de la DRSP de Montréal.

Théoriquement, cette investigation ne devrait pas prendre plus de 48 heures, précise M. Aubé. Tous les CISSS et les CIUSSS que nous avons contactés ont refusé de rendre public le nombre de cas qui se trouvent ainsi « sous investigation », prétextant qu’il s’agit d’un chiffre qui change trop rapidement.

À la Fédération de la santé et des services sociaux du Québec, on souligne qu’il est de plus en plus difficile d’avoir un portrait réel du nombre de morts dans les CHSLD de la province. Car depuis que le gouvernement publie quotidiennement les données sur le nombre de cas dans les CHSLD, les informations sur les morts ne sont plus divulguées. Plusieurs CISSS et CIUSSS ne transmettent plus de données à ce sujet, dit le porte-parole Hubert Forcier.

Des pays excluent les maisons de retraite du calcul 

Contrairement au Québec, plusieurs pays ne comptabilisent pas les décès survenus ailleurs qu’à l’hôpital au décompte général des victimes de la COVID-19. Aux États-Unis, l’administration Trump ne fournit en effet aucune statistique sur la mortalité dans les 15 600 maisons de retraite du pays, où vivent 700 000 bénéficiaires. Samedi, le New York Times estimait à 6900 le nombre de morts chez les aînés hébergés. Même chose au Royaume-Uni, où l’Office national de la statistique a dévoilé mardi des chiffres 40 % plus élevés que ceux du gouvernement, qui ne comptabilise que les décès survenus à l’hôpital.

Les étapes de déclaration d’un décès COVID-19 en établissement

Le médecin qui constate un décès dû à la COVID-19 remplit un bulletin de décès.

Les établissements doivent transmettre ces formulaires aux directions de santé publique (DSP) le jour même.

Les DSP réalisent une analyse pour confirmer qu’il s’agit bel et bien d’un décès lié à la COVID-19.

Les DSP saisissent les données dans un système d’information ministériel. Cette saisie est réalisée, en principe, dans les 48 heures. Mais considérant le nombre important de décès dans la région de Montréal, il peut y avoir des délais supplémentaires.

Les annonces quotidiennes présentées par le MSSS sont basées sur tous les décès qui ont été saisis dans le système d’information la veille, avant 18 h.

Seules les directions de santé publique sont en mesure de réaliser les enquêtes épidémiologiques qui permettent de confirmer les décès liés à la COVID-19.