Une pandémie frappe. L’heure est grave. Le gouvernement rallie ses troupes. Il supplie les médecins spécialistes de partir de toute urgence en « mission humanitaire » au Québec. Ça tombe bien. La Dre Joanne Liu, sommité dans le domaine, ex-présidente de Médecins sans frontières (MSF), est de retour au pays.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

La pédiatre québécoise a une impressionnante feuille de route en matière de travail humanitaire et de lutte contre les épidémies. Elle sait ce que c’est que de travailler dans l’urgence quand les besoins sont criants, que la mort rôde et que les ressources manquent. Elle était au front au Yémen, où il y a eu un million de cas de choléra. Elle était au front en Afrique de l’Ouest, où l’Ebola a emporté 11 000 personnes. Bref, la gestion de crises épidémiques, elle connaît, et pas juste en théorie. Elle ne demande pas mieux que de mettre sa précieuse expérience au service de son propre pays.

L’offre est trop belle pour être refusée. Et pourtant… Au gouvernement du Québec, on a répondu : désolé, docteure, vous n’avez pas d’expérience québécoise en matière de lutte contre les épidémies.

J’étais stupéfaite en écoutant le reportage au Téléjournal de Sophie Langlois, jeudi, et l’entrevue que la Dre Liu a accordée à Paul Larocque, à TVA, le lendemain. Sans animosité, la Dre Liu, à défaut de pouvoir avoir une place dans l’équipe de gestion de crise, se proposait humblement d’aller donner un coup de main dans un CHSLD.

Vendredi soir, à la suite de la diffusion de l’entrevue à TVA, la ministre Danielle McCann remerciait le journaliste Paul Larocque d’avoir porté la chose à son attention. « Mon cabinet va s’assurer que Dre Liu soit appelée rapidement afin de contribuer à cet effort collectif ! »

Une réponse quelque peu déroutante quand on sait que ce n’est pas d’hier que la Dre Liu avait porté à l’attention du ministère de la Santé sa volonté de contribuer à l’effort collectif en se joignant à l’équipe de crise. 

« Au cabinet de la ministre, il y a trois semaines, on m’a dit que j’avais combattu des épidémies dans des pays du tiers-monde, mais que cette expertise-là n’avait pas de valeur au Québec », disait-elle à ma consœur Sophie Langlois.

Selon ce que rapportait encore Radio-Canada, la Dre Liu aurait été écartée par Québec des groupes d’experts du gouvernement, car on craignait qu’elle ne soit pas « contrôlable », compte tenu du fait qu’elle n’a pas de compte à rendre à personne. La version du chef de cabinet de la ministre McCann est plutôt que la petite équipe de gestion de crise était déjà constituée et bien occupée lorsque la Dre Liu a proposé ses services, il y a trois semaines. Dans l’urgence, il semble qu’on avait surtout « besoin de bras », pas d’une femme de tête.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières

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La Dre Liu n’est pas de ces humanitaires « kid kodak » qui jouent aux héros en temps de crise. Elle n’aime pas que l’on braque les projecteurs sur elle. Elle a refusé d’aller sur le plateau de Tout le monde en parle dimanche. Lundi avant-midi, elle a aussi décliné ma demande d’entrevue. « Si j’ai le temps avant de faire mon shift dans un CHSLD… »

Qu’elle aille donner un coup de main dans un CHSLD, comme d’autres de ses collègues le font aussi, c’est tout à son honneur. Mais est-ce vraiment la meilleure façon pour le gouvernement de mettre à contribution son savoir-faire et son expérience en gestion de crise ?

L’ex-présidente de MSF serait assez compétente pour diriger la lutte contre l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, mais pas assez compétente pour faire la même chose avec la COVID-19 au Québec, vraiment ? 

Assez douée pour être nommée par le magazine Time parmi les 100 personnes les plus influentes du monde, à la suite de son remarquable travail dans la lutte contre l’Ebola en 2015, mais pas assez douée pour faire d’elle une personne influente dans la gestion de la COVID-19 en 2020 ?

S’il est vrai que la Dre Liu a plus d’expérience en Afrique et au Moyen-Orient que dans des pays d’ordinaire tranquilles comme le nôtre, il est faux de croire que l’expertise qu’elle y a acquise ne vaut rien ici. Car une des forces de MSF, c’est justement sa capacité de s’adapter rapidement à toutes sortes de conditions.

Si vous lisez le texte que la Dre Liu a publié dans le Globe and Mail le 29 mars, où elle nous invitait à nous préparer au pire, vous verrez qu’il y a certainement plusieurs leçons de son expérience à l’étranger qui pourraient nous être utiles ici. Ce qui pouvait sembler alarmiste il y a trois semaines apparaît aujourd’hui juste et clairvoyant.

Ce ne sera pas la première fois qu’elle voit juste… Voici ce que disait à son sujet l’ex-directeur des Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis, le Dr Tom Frieden, en 2015, au moment où elle était saluée par le magazine Time : « La Dre Liu a toujours eu raison, et MSF était au bon endroit au bon moment. Dans le cas présent, cela signifie que l’aide a été apportée là où elle était le plus nécessaire. MSF a eu raison de tirer la sonnette d’alarme sur la propagation sans précédent du virus Ebola. Et elle a eu raison de sonner l’alarme pour une action mondiale accrue. Dans des circonstances incroyablement difficiles, Mme Liu a fait preuve de détermination et de souplesse. Plus important encore, elle a intimé – et continue d’intimer – le monde de mieux répondre aux crises. »

Mieux répondre aux crises. C’est tout ce que la Dre Liu espère pouvoir faire encore. Il n’est pas trop tard pour rajuster le tir.

> Lisez l’article de Sophie Langlois

> Lisez l’article du Globe and Mail (en anglais)