Alors que François Legault a annoncé lundi que tous les efforts de la lutte contre la COVID-19 seront concentrés dans les CHSLD durant les deux prochaines semaines, des associations de médecins spécialistes s’inquiètent du manque de soins qui pourrait survenir pour les « autres » patients, notamment cardiaques ou cancéreux, dont certains ont déjà commencé à développer des complications graves, voire mortelles.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Dans une lettre envoyée à la ministre de la Santé, Danielle McCann, vendredi, le président de l’Association des cardiologues du Québec, le Dr Arsène J. Basmadjian, s’inquiétait du sort de plusieurs de ses patients « malheureusement négligés pendant la pandémie ». S’il dit comprendre la décision du gouvernement d’avoir délesté les hôpitaux pour faire face à la pandémie, le Dr Basmadjian a voulu alerter la ministre « pour éviter d’autres drames liés à la mortalité et la morbidité cardiaque ». « Malheureusement, nous comptons déjà des dizaines de patients qui se présentent tardivement avec des complications très graves, et d’autres qui ont succombé à la maladie cardiaque », a écrit le Dr Basmadjian.

Baisse importante des soins

En entrevue, le Dr Basmadjian explique que le volume des activités de cardiologie a diminué de 50 % depuis le début de la pandémie. En imagerie cardiaque, « on roule à 30 % de nos volumes habituels », dit-il. C’est donc dire que des patients devant subir un test d’imagerie pour confirmer ou infirmer une maladie cardiaque attendent beaucoup plus longtemps qu’à l’habitude pour recevoir leur diagnostic.

Pour le Dr Basmadjian, « le délai entre le début des symptômes et les traitements fait toute une différence » en cardiologie. Et actuellement, les délais s’allongent pour de nombreux patients.

Le Dr Arsène J. Basmadjian reconnaît que les cas urgents, comme les patients subissant un AVC ou un arrêt cardiaque, sont bel et bien traités actuellement. « Mais plusieurs cas semi-urgents sont reportés. Et ces gens peuvent se détériorer », dit-il.

Le Dr Martin Champagne, président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec, s’inquiète grandement du fait que le système soit sur pause depuis six semaines. « Des gens qui étaient sur la liste pour être opérés en janvier ne le sont toujours pas », dit-il. Faute d’opération, des patients se font proposer d’autres traitements en attendant. L’accès aux tests diagnostiques est aussi extrêmement limité. Si bien que plusieurs personnes ne peuvent recevoir leur diagnostic.

Dans un bulletin envoyé lundi matin aux médecins spécialistes de la province, la Fédération des médecins spécialistes du Québec rapportait que les associations de spécialistes « s’inquiètent de l’impact des délais d’attente sur le pronostic de leurs patients » alors que commence la sixième semaine de report d’activités médicales. Un état de situation sera d’ailleurs envoyé à ce sujet au premier ministre et à la ministre McCann.

Québec se veut rassurant

En conférence de presse, le premier ministre François Legault a mentionné qu’il manque 2000 employés dans les CHSLD. Pour concentrer les efforts dans les CHSLD, il a dit que « pendant les deux prochaines semaines, on va limiter les activités dans les hôpitaux aux activités qui sont urgentes ».

Le premier ministre espère que plus de médecins spécialistes viendront pendant les deux prochaines semaines travailler à temps plein dans les établissements pour aînés.

M. Legault s’est voulu rassurant : « Les personnes qui ont besoin d’un traitement pour le cancer, pour le cœur, qui est urgent, vont recevoir le traitement. Donc, ça, c’est très clair. Les urgences vont être faites. Mais tout ce qu’il est possible de reporter, bien ça va être reporté parce que l’urgence nationale, c’est d’amener le plus de monde possible le plus rapidement possible à temps plein dans nos résidences pour aînés. »

La ministre McCann a quant à elle affirmé que 12 000 lits d’hôpitaux sont actuellement occupés par des patients non-COVID-19. « On s’occupe de tout ce qui est urgent, et même semi-urgent », a-t-elle assuré. La ministre a invité les gens « qui ont un cancer ou qui ont des problèmes cardiaques » à appeler leur médecin spécialiste. « Parce que ce qu’on entend, c’est que les gens attendent, attendent trop pour appeler, attendent trop, peut-être même pour se rendre à l’urgence s’ils ont des douleurs potentiellement liées à un AVC, à un problème cardiaque. […] N’hésitez pas, appelez votre médecin, venez à l’urgence. Appelez l’ambulance, si vous avez besoin. N’hésitez pas. »

Mais pour le Dr Champagne, s’il est vrai que les urgences peuvent être traitées actuellement, les maladies graves ne le sont pas. « Pourtant, ces maladies ne peuvent pas attendre », dit-il.