La lettre est datée du 31 mars. Un étudiant coréen montréalais m’écrit. Il ne comprend pas ce qui se passe ici. Ni ailleurs en Occident, au fait.

YVES BOISVERT YVES BOISVERT
La Presse

Hé, les amis, c’est quoi votre problème avec les masques ? Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

Ce n’était pas écrit comme ça, c’était beaucoup plus poli.

Mais pensez que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) elle-même RECOMMANDAIT de ne pas porter de masque pour les civils.

Pourquoi ?

Fausse protection, disait-on. Faux sentiment de sécurité.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Selon notre chroniqueur, le gouvernement devrait recommander dès maintenant le port du masque.

Le mot d’ordre a été suivi béatement, bêtement en fait, partout où cette pratique n’est pas entrée dans les mœurs. La relativement faible propagation dans certains pays d’Asie n’est peut-être pourtant pas étrangère au port du masque…

Ici même, la Santé publique en a fait une règle. Rappelez-vous ce vieux point de presse du Dr Arruda, mimiques à l’appui, expliquant en quoi un masque non seulement est inutile, mais peut carrément nuire : le porteur du masque, se croyant à l’abri, se mettra les mains partout et s’infectera peut-être plus probablement que celui qui n’en porte pas.

On sait tous que la pénurie de matériel médical inquiétait les autorités. Les pharmacies étaient déjà vides, même pour les masques les plus rudimentaires.

L’OMS a donc lancé un message politique plus que sanitaire, apparemment. Il va de soi qu’une pénurie peut aggraver une crise sanitaire et les « prescriptions » politiques font partie de l’équation.

Mais après cinq semaines de fermeture de l’Amérique du Nord, rendons-nous à l’évidence : on a eu les deux. Crise et pénurie.

Comme disait François Cardinal samedi, qu’est-ce qu’on attend pour recommander de porter un masque qui aide à limiter la propagation ? Même en tissu, même en papier, même tout croche, même si on pense à tort que ça protège le porteur : c’est autant de gouttes qui ne sont pas envoyées…

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Le 27 mars, la revue Science publiait une entrevue avec le grand responsable du contrôle des maladies transmissibles en Chine, le Dr George Gao. Il résumait en cinq points les mesures de base appliquées un peu partout autour de la distanciation physique. Puis, le journaliste lui a demandé : 

« Dites-nous, docteur, quelles sont les erreurs commises par les autres pays ?

– La grande erreur aux États-Unis et en Europe, à mon avis, c’est que les gens ne portent pas de masque. Le virus se transmet par des gouttelettes et contacts de proximité. Les gouttelettes jouent un rôle très important – il faut porter un masque, parce que quand vous parlez, il y a toujours des gouttelettes qui sortent de votre bouche. Plusieurs personnes ont une infection asymptomatique ou présymptomatique. En portant un masque, elles empêchent les gouttelettes transportant le virus de s’échapper et d’en infecter d’autres. »

On ne parle évidemment pas ici des masques médicaux, encore moins de masques N95. On parle de n’importe quel bout de tissu ou de papier qu’on peut se mettre devant la bouche.

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Si c’est une mesure logique de non-propagation générale, c’est à plus forte raison pertinent, nécessaire en milieu hospitalier.

Or, jusqu’au début d’avril, des membres du personnel dans les CHSLD se faisaient ordonner d’enlever leur masque si jamais ils en avaient un.

Les masques, déjà, étaient une denrée rare, se faisaient voler, stocker en cachette et se retrouvaient sous clé pour le personnel en zone froide.

Mais une partie de la propagation dans les centres de soins de longue durée est de toute évidence due à l’absence de procédures rigoureuses de port du masque fin mars, début avril, me dit un médecin qui connaît bien le milieu – et qui est infecté.

Le pourcentage de gens infectés dans les métiers de la santé est énorme et n’ira pas en diminuant. Et aux débuts de la propagation, ils ont contribué involontairement à infecter des patients. Notamment en ne portant pas de masques, qu’il fallait garder pour plus tard.

Même dans les hôpitaux, en dehors des zones chaudes, le masque n’était pas de rigueur partout. Certains l’ont imposé rapidement – comme Sainte-Justine. D’autres suivaient le mot d’ordre des CIUSSS, lui-même relayant les recommandations de la Santé publique, qui elles provenaient de l’OMS… et des calculs de stocks.

Pendant ce temps, les gens sans symptômes, les gens qui « incubaient » le virus, circulaient innocemment, patients ou personnel, et faisaient passer l’infection.

Des employés de la santé estiment qu’ils auraient même dû se faire dire de porter un masque non médical en dehors de leur lieu de travail, vu les hautes probabilités d’être porteurs du virus – selon certaines estimations, 50 % ou plus des gens ne développent aucun symptôme.

« J’aimerais bien mieux travailler ou avoir travaillé dans un étage chaud à coronavirus, les précautions de sécurité, incluant le nettoyage, ont été prises très au sérieux », me dit un médecin lui aussi infecté dans un CHSLD.

Tout ça est facile à dire maintenant, on est d’accord. On a tout de même eu quelques avertissements. Et nous n’avons pas compris tout de suite, avouons-le.

Ce qui est clair en tout cas, c’est que le degré de protection individuelle, pour soi-même ou pour les autres, va changer radicalement. Dans la rue comme dans les hôpitaux.