Discrète, presque effacée, la Dre Mylène Drouin orchestre depuis plus d’un mois la bataille contre le coronavirus dans l’île de Montréal. Portrait d’une spécialiste de médecine préventive à la tête d’une organisation fonceuse.

Kathleen Lévesque Kathleen Lévesque
La Presse

Les résultats des premiers tests de dépistage de la COVID-19 à Montréal ont été transmis par télécopieur à la Direction régionale de santé publique (DRSP). Cette technologie d’un autre âge a forcé la compilation manuelle des données, travail fastidieux et lent, à mille lieues des besoins d’une organisation faisant face à l’urgence d’une crise sanitaire. Un jour, 100 enquêtes de suivi épidémiologique étaient lancées et, le lendemain, il fallait en faire quatre fois plus.

Depuis, l’île de Montréal est devenue l’épicentre de la pandémie au Québec, et la DRSP a été informatisée en moins de 10 jours.

À la tête de la DRSP de Montréal depuis bientôt deux ans, la Dre Mylène Drouin raconte ce branle-bas de combat sur le ton léger de la blague. Mais ce qui pourrait être perçu comme une anecdote illustre l’ampleur des ajustements que la Santé publique a dû effectuer au cours des dernières années. La réforme de la santé pilotée par l’ancien ministre libéral Gaétan Barrette a durement ébranlé la santé publique. Et l’enjeu ne se limitait pas à un télécopieur.

« Les crises nous amènent à régler des problèmes de fonds qu’on a depuis longtemps », a affirmé la Dre Drouin lors d’un récent entretien téléphonique avec La Presse. « C’est un défi d’adaptation. On a une capacité réelle qui avait déjà été coupée en 2015 avec plus de 30 % de compression. Avec la COVID-19, on a eu à mobiliser rapidement toutes les équipes, et pas seulement celle aux maladies infectieuses qui fait les enquêtes », souligne-t-elle.

De nature plutôt réservée, Mylène Drouin devient volubile lorsqu’il est question des gens qui l’entourent. Elle vante le dévouement de son monde. Elle se perçoit comme celle qui « canalise ces énergies », qui prend le meilleur de chacun pour jouer « le rôle de bouclier » face à la COVID-19.

Elle donne en exemple l’équipe se consacrant aux éclosions du coronavirus en milieu de travail, qui s’assure du respect des consignes dans les commerces jugés essentiels et qui réfléchit déjà à la réouverture de certains secteurs économiques. Elle évoque l’équipe qui se penche sur les jeunes de la DPJ, ou celle qui conçoit un système d’appels pour rejoindre les personnes âgées isolées, ou cette autre qui fait la surveillance des données statistiques et prépare les tableaux dont la population est si friande jour après jour.

Mon patient, c’est la population de Montréal. Je dois me demander ce qui rend la population de Montréal malade, ce que je dois mettre en place comme programmes pour m’assurer de la protéger, mais aussi pour faire de la prévention.

La Dre Mylène Drouin, DRSP de Montréal

En effet, la santé publique n’est pas unidimensionnelle. Et la médecine préventive ne se borne pas aux maladies infectieuses, même celles comme la COVID-19, qui a mis « le Québec sur pause ». L’actuelle pandémie permet de mettre en lumière toute la complexité des « déterminants de la santé », qui sont tant sociologiques, économiques qu’environnementaux. À cet égard, le discours de la Dre Drouin et celui du directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, concordent parfaitement.

Pour le bien commun 

Originaire de la Rive-Sud, face à la ville de Québec, Mylène Drouin a rapidement développé son désir d’aider la communauté. Elle a fait du scoutisme longtemps, milité dans des causes environnementales avant que le recyclage ne soit instauré et, à 17 ans, elle participait à son premier projet de coopération internationale.

« J’ai toujours été impliquée dans plein de causes sociales depuis que je suis très jeune. Ça vient de cette fibre-là et des rencontres que j’ai faites au fil de la vie, qui ont fait en sorte que je suis plus attachée au bien commun qu’au bien individuel », explique-t-elle.

C’est d’ailleurs avec cette vision qu’elle entreprend sa médecine à l’Université de Sherbrooke. Sa formation doit la mener à travailler en médecine internationale, a-t-elle planifié. Mais un stage en santé publique effectué à la fin de sa première année de médecine sera le catalyseur pour la suite des choses. « C’était évident que j’étais là pour travailler non pas pour faire de la médecine individuelle, mais de la médecine populationnelle. Je voulais travailler dans une perspective de mesures structurantes qui font en sorte que les gens ne tombent pas malades », explique-t-elle.

Après son doctorat en médecine, elle fait une maîtrise en santé communautaire à l’Université de Montréal. Cette spécialiste en médecine préventive fera ses premiers pas professionnels dans les Laurentides avant de faire son entrée à la DRSP de Montréal en 2008, où elle a gravi les échelons jusqu’à sa nomination comme directrice en avril 2018.

Femme de concertation 

Au sein de la DRSP de Montréal, on la dit « infatigable » devant la tâche à accomplir. On salue son écoute, ses assises dans la communauté qui lui permettent de mener des dossiers en minimisant les résistances, son habilité à créer le consensus et son « humilité » comme leader. D’ailleurs, la Dre Drouin a beaucoup résisté à l’idée de parler d’elle-même et s’étonne même que la population veuille savoir qui mène cet immense navire qu’est la DRSP de Montréal. « C’est un travail », dira-t-elle à quelques reprises.

Le Dr Richard Lessard reconnaît bien là la jeune médecin qu’il a embauchée il y a 12 ans, « forte et profondément engagée » à l’égard de la population.

J’ai tout de suite compris à quel point sa vision correspondait aux positions d’avant-garde et aux solutions développées par l’organisation. C’est une femme de concertation, capable de travailler avec tous les partenaires, qu’ils soient institutionnels, universitaires, communautaires ou politiques.

Le Dr Richard Lessard

Lui-même a tenu la barre de la DRSP de Montréal pendant 20 ans. Il connaît cette machine « indépendante » et « indocile », qui a maintes fois été critiquée pour ses positions. Il suffit de penser aux recommandations favorables à l’instauration de sites d’injection de drogue supervisés ou à la piétonnisation de la rue Sainte-Catherine, aux campagnes de prévention contre le sel et le sucre dans l’alimentation ou à la sensibilisation contre le tabagisme et l’étalement urbain. Le Dr Lessard rappelle aussi l’importance des études de la DRSP en matière de jeu problématique et des appareils de loterie vidéo.

C’est dans cet esprit qu’en 2006, la DRSP avait recommandé au gouvernement de stopper le projet de Loto-Québec qui voulait déménager le casino au bassin Peel, dans Pointe-Saint-Charles. L’équipe d’experts a plaidé que la santé de la population des quartiers parmi les plus défavorisés en dépendait. La DRSP a gagné la bataille, mais a été accusée par un certain establishment économique de promouvoir « l’immobilisme » et, surtout, de faire du militantisme social, se souvient encore le Dr Lessard.

Selon ce dernier, la Dre Drouin est faite du même bois, de ce « mélange d’audace et de données probantes » pour défendre la population. En écho, Mylène Drouin souligne qu’« il y a toujours de la science et des diagnostics derrière tout ce qu’on fait comme recommandations avant-gardistes ».

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Mylène Drouin, lors d’un point de presse avec la mairesse Valérie Plante, le 8 avril

Elle rappelle d’ailleurs l’intervention de ses troupes à l’aéroport Montréal-Trudeau au début de l’actuelle pandémie. Les avions atterrissaient avec des milliers de personnes à qui les consignes de distanciation physique et d’isolement n’étaient pas expliquées. 

« En une journée, j’ai dit “GO” à mon équipe. Je savais qu’il y avait des enjeux politiques et médiatiques. Mais, pour moi, il fallait arrêter de banaliser la situation auprès des voyageurs. Il fallait que l’on change la norme sociale sur les 14 jours d’isolement parce que, dans le discours, c’était encore un peu mou », relate-t-elle. 

« Tout était attaché avec Horacio [le DArruda], mais je ne me serais pas empêchée d’y aller parce qu’ultimement, l’objectif était de protéger ma population. Et comme médecin, il n’y aurait pas eu d’enjeux politiques qui m’auraient empêchée de le faire », raconte la Dre Drouin.

Pas tous égaux devant la crise 

Aux yeux de la Dre Drouin, la pandémie de COVID-19 doit être l’occasion pour la société de revoir ses façons de faire, de se questionner parce qu’« on n’est pas tous égaux devant la crise ». Il faut se pencher sur l’autosuffisance alimentaire, s’attaquer aux inégalités sociales et, pourquoi pas, analyser l’idée d’un salaire de base garanti, dit-elle. 

« Je rêve que l’on fasse des gains sur des enjeux sociaux qui ressortent de la crise : se dire que plus jamais on n’aura de pénurie d’équipement médical au Québec et renforcer notre filet de sécurité sociale pour les plus vulnérables », affirme la Dre Drouin.

Mais dans l’immédiat, elle sait que la pandémie aura été un révélateur du rôle important de la Santé publique. « Mes parents m’ont toujours demandé c’était quoi, la Santé publique, et ce que je faisais comme médecin là-dedans. Ils pensaient que je faisais du bénévolat. On n’aura plus jamais besoin d’expliquer. »