Pendant que Québec et Ottawa discutent activement avec des chercheurs québécois pour adopter une application mobile capable de traquer la pandémie grâce à la géolocalisation et la technologie Bluetooth, Singapour, une des premières à l’avoir fait, émet des réserves sur son efficacité. La promesse technologique vaut-elle la menace d’atteinte à la vie privée ?

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Québec et Ottawa s’intéressent à la géolocalisation

Une application mobile développée par la sommité mondiale de l’intelligence artificielle Yoshua Bengio, conçue pour suivre les déplacements et les interactions des téléphones cellulaires afin d’évaluer les risques d’infection à la COVID-19, fait l’objet de discussions avancées dans plusieurs ministères à Québec et à Ottawa, a appris La Presse.

Ces ministères évaluent depuis quelques jours si cette solution technologique protège adéquatement les données personnelles des utilisateurs avant de l’adopter dans la lutte contre la propagation de la COVID-19. 

Sans vouloir donner de détails précis sur le fonctionnement de l’application, de nombreuses sources ont confirmé à La Presse que le groupe de chercheurs sous la direction de M. Bengio et Mila (l’institut de recherche sur l’intelligence artificielle de l’Université de Montréal et de McGill) a des discussions avec les autorités afin de déployer une première phase du logiciel d’ici les prochains jours ou les prochaines semaines. Son utilisation resterait entièrement volontaire.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Yoshua Bengio, sommité de l’intelligence artificielle

Le Massachusetts Institute of Technology (MIT) a développé de grands pans de l’application, pour laquelle M. Bengio se voit attribuer le titre de « mentor de recherche ». Le logiciel permettra de récolter des données de déplacement et d’interactions des individus grâce au système de géolocalisation (GPS) ou à la puce Bluetooth des téléphones intelligents, afin de déterminer si une personne a été en contact rapproché avec une personne infectée au cours des 14 derniers jours.

« La version proposée par Mila pour le Canada diffère de celle du MIT », indique le porte-parole de Mila, Vincent Martineau. Plutôt que de partager les informations révélant « qui a interagi avec qui » sur un serveur central sous le contrôle du gouvernement, c’est un algorithme d’intelligence artificielle qui déterminerait le niveau de risque d’infection des utilisateurs, a expliqué M. Bengio lors d’un récent entretien avec La Presse.

L’application de Mila, tout comme celle du MIT, promet de conserver en tout temps ces informations sensibles sur le téléphone. C’est uniquement lorsqu’une personne est infectée qu’elle pourra partager volontairement et anonymement les détails de ses interactions avec les autres utilisateurs.

« La Santé publique ne pourra pas avoir accès aux données », affirme l’ingénieur Jean-Philippe Monfet, qui a travaillé sur un logiciel semblable dont le développement a été abandonné faute de financement, mais qui a assisté à des rencontres virtuelles au cours desquelles certains détails du projet de M. Bengio ont été révélés. Le principe central de protection de la vie privée est à la fois la force et la faiblesse de ce que propose l’équipe de Mila. »

Bien vu à Québec

À Québec, l’évaluation du logiciel a franchi plusieurs étapes de vérification au sein de nombreux ministères, dont ceux des Finances et de la Justice, ainsi qu’au Conseil du trésor, confirme une source gouvernementale qui a requis l’anonymat parce qu’elle n’est pas autorisée à en discuter publiquement à ce stade. Le ministère de la Santé et des Services sociaux n’a pas encore donné son aval, mais le bureau du premier ministre François Legault connaît son existence, ajoute cette source.

Le ministre québécois des Finances et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, voit d’un bon œil la solution proposée par M. Bengio, étant donnée sa réputation internationale en matière de protection de la vie privée.

Une autre source au ministère fédéral de l’Innovation confirme aussi qu’Ottawa discute activement avec le groupe de M. Bengio. Le gouvernement fédéral n’a cependant pas l’intention d’imposer cette solution technologique aux Canadiens. Son utilisation resterait volontaire.

Différentes personnes ont indiqué que c’est le directeur général de Mila, Benjamin Prud’homme, qui est responsable des négociations avec les gouvernements. M. Prud’homme était, jusqu’en décembre dernier, conseiller politique de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, aujourd’hui vice-première ministre. Il a auparavant occupé des fonctions de conseiller politique auprès de l’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould.

À la demande de La Presse, le spécialiste en sécurité informatique Jean Loup Le Roux a étudié le fonctionnement de base du logiciel développé par le MIT, dont de grands pans devraient être utilisés par Mila : « À première vue, il n’y a effectivement pas de données qui sortent du logiciel », indique-t-il. Les informations récoltées sont conservées « en silo » dans la mémoire du téléphone et ne sont pas accessibles aux autres applications comme celle de Facebook ou Google. 

« On ne sait cependant pas comment ces données seront utilisées dans une future version du logiciel, précise M. Le Roux. Le diable va être dans les détails. Mais à ce stade-ci, le risque pour la sécurité des données est faible et je suis à l’aise avec ce que je vois. » 

Risques de « troubles civils »

L’idée même d’utiliser la géolocalisation par GPS est très controversée parce qu’elle permet en théorie d’associer un tracé à un individu. Il n’est pas clair à ce stade si elle sera utilisée dans l’outil de Mila. De nombreuses voix proposent plutôt aux développeurs d’utiliser une technologie appelée Bluetooth Low Energy (BLE). Celle-ci, déjà répandue sur les téléphones intelligents, permet théoriquement de savoir si deux appareils se sont trouvés à environ un mètre de distance pendant un laps de temps précis. Google et Apple ont publié des guides qui pourront servir aux programmeurs à mieux utiliser la technologie et à garantir l’anonymat des utilisateurs.  

Mais lors d’une conférence virtuelle tenue ce week-end par l’équipe du MIT, son chef de développement, Ramesh Raskar, a évoqué à plusieurs reprises un risque de « troubles civils » si la technologie Bluetooth était utilisée seule, sans l’apport de tracés GPS.

La bonne chose du Bluetooth est qu’il peut détecter deux personnes avec beaucoup plus de précision, à une distance de 6 à 10 pieds [et garantit] un certain niveau d’anonymat.

Ramesh Raska, chercheur au MIT

« Ça peut cependant être très risqué, à bien des égards, pour les pays de baser une solution uniquement sur le Bluetooth », a insisté M. Raskar. D’abord, parce que les données récoltées uniquement par le Bluetooth ne donnent aucun contexte de l’interaction : « Cette absence de données contextuelles pourrait créer des troubles civils », parce que les gens ne sauraient pas à quel endroit et dans quel contexte ils ont été en contact avec une personne infectée « et commenceraient à blâmer des personnes qu’ils blâmeraient de toute façon, généralement des gens de minorités ethniques », a-t-il affirmé.

Un outil uniquement basé sur le Bluetooth devrait aussi être largement adopté par la population pour être efficace. Si seulement 12 % des citoyens l’utilisent, l’application n’enregistrerait que 1,44 % de toutes les interactions de la société, calcule l’équipe du MIT.

Voyant venir le déploiement rapide de ces technologies pour combattre la pandémie, la Commission d’accès à l’information du Québec a publié la semaine dernière un « document de réflexion » insistant pour que leur adoption soit « libre », « éclairée » et « spécifique » au contexte de la COVID-19. « Ces outils technologiques ne sont pas sans conséquence sur les droits fondamentaux », prévient l’organisme.

Le document souligne que la législation québécoise encadrant l’utilisation de l’intelligence artificielle pour traiter des données personnelles est « désuète ». « Il faut qu’on ouvre le capot de ces technologies à des organismes qui seront dédiés à leur surveillance », plaide le professeur Vincent Gautrais, titulaire de la Chaire L. R. Wilson en droit des technologies.

Il cite en exemple la Grande-Bretagne, qui a été le seul État occidental à imposer des sanctions financières importantes à Facebook après l’éclatement du scandale du détournement de données par Cambridge Analytica. « À la différence du Canada, la Grande-Bretagne a des centaines de personnes qui travaillent à l’évaluation de ces technologies, souligne-t-il. On ne saura qu’a posteriori si elles sont efficaces pour combattre la pandémie. Mais il va falloir qu’on se rende compte, à un certain point, qu’il y a un coût élevé à les encadrer. »

Gare au « triomphalisme technologique »

Plusieurs pays qui souhaitent relâcher les mesures de distanciation sociale mises en place pour contrer la pandémie de COVID-19 manifestent un enthousiasme marqué pour le développement d’applications téléphoniques devant faciliter l’identification, et l’isolement, de personnes ayant été en contact étroit avec des malades.

L’exemple de Singapour, qui a été l’un des premiers à utiliser cette technique, suggère cependant qu’elle ne constitue pas une panacée et doit d’abord servir d’appoint aux professionnels affectés à cette tâche cruciale.

Dans un récent billet de blogue, l’un des développeurs de l’application singapourienne, baptisée TraceTogether, met en garde les autorités sanitaires contre toute forme de « triomphalisme technologique ».

Un système fonctionnant sans intervention humaine donnera certainement de meilleurs résultats qu’une absence de système, mais nous pensons qu’il faut prendre garde de ne pas dépendre excessivement de la technologie quand il existe un système chapeauté par des humains compétents avec une capacité suffisante.

Jason Bay, un des développeurs de l’application TraceTogether

À l’appui de ses dires, il relève que les applications peuvent recenser les contacts prolongés de moins de deux mètres, y compris ceux qu’une personne infectée a oubliés, mais ne tiennent pas compte de facteurs extérieurs permettant d’évaluer si le risque de contamination est élevé.

Un individu en contact prolongé avec un malade dans une pièce fermée sans ventilation est sensiblement plus à risque qu’une personne en proximité avec une autre à l’extérieur, illustre-t-il.

Un enquêteur, en questionnant ce même individu, peut décider qu’il est urgent de s’intéresser rapidement à ses propres contacts avec autrui pour repérer d’autres personnes nécessitant un isolement, ajoute M. Bay.

Exemple peu probant

Les mises en garde du développeur surviennent alors que Singapour, souvent présentée comme un modèle dans la lutte contre la pandémie, s’est résignée à placer sa population en confinement pour faire face à une recrudescence du nombre de cas.

Le premier ministre Lee Hsien Loong a expliqué que les autorités étaient incapables, malgré les pratiques d’identification de contacts en place, d’établir la source de contamination pour la moitié des nouveaux cas recensés.

Un million de résidants du pays, sur un total de huit millions, avaient accepté de télécharger l’application sur leur téléphone, ce qui a limité son efficacité.

Ces difficultés n’ont pas entamé l’enthousiasme de pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui ont demandé récemment l’aide de Singapour pour adopter TraceTogether ou une version adaptée.

La première ministre de Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, a déclaré que ces applications ne pouvaient « tout régler » et qu’il fallait compter d’abord sur du personnel qualifié, en nombre suffisant, pour identifier les contacts problématiques le plus rapidement possible.

La France développe une application électronique similaire, baptisée StopCovid, qui utilise la fonction Bluetooth des téléphones pour stocker les contacts prolongés de moins de deux mètres.

L’Allemagne étudie aussi activement cette option et a procédé à quelques tests avec le soutien d’un groupe de chercheurs ayant élaboré une plateforme technologique européenne qui vise à assurer un traçage efficace sans compromettre la confidentialité des utilisateurs, autre aspect clé dans l’adoption des applications.

Pas de changement pour l’heure au Québec

Le ministère de la Santé et des Services sociaux dit travailler au développement d’une application devant faciliter l’identification et le suivi des contacts, mais continue pour le moment de procéder de manière traditionnelle avec des enquêteurs. Ils appellent les personnes ayant eu un test positif à la COVID-19 et tentent d’identifier, à partir de leur témoignage, des individus mis à risque à la suite d’un contact étroit durant la période de contagion. Ces derniers sont appelés à leur tour et invités à s’isoler. Les applications téléphoniques permettent en théorie d’aller un cran plus loin en déterminant notamment des contacts avec des personnes inconnues s’étant trouvées à proximité du malade dans un commerce ou un lieu public. L’efficacité du processus existant est limitée par la politique de dépistage du gouvernement, qui ne teste plus les personnes présentant de faibles symptômes associés à la COVID-19. Les personnes asymptomatiques, qui jouent un rôle important dans la propagation, ne sont pas non plus ciblées par les tests, ce qui laisse des maillons importants des chaînes de transmission communautaire dans l’ombre.