Le jour, Julien travaille comme ambulancier ; la nuit, il dort dans sa voiture. Ce mode de vie, le paramédical l’a adopté il y a trois semaines pour protéger ses beaux-parents, avec qui il partage une maison intergénérationnelle.

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

« C’est sûr que je préférerais une chambre d’hôtel ou un appartement, mais je n’ai pas les moyens de me payer ça. Ma conjointe est aux études depuis plusieurs années. On vit avec mes beaux-parents parce qu’on n’a pas beaucoup d’argent », explique celui qui travaille à Montréal.

Les beaux-parents de Julien sont dans la fin de la soixantaine et ont éprouvé quelques ennuis de santé récemment. L’ambulancier paramédical s’est informé auprès de son superviseur pour savoir s’il pouvait avoir accès à une chambre le temps de la crise. On lui a répondu que c’était impossible.

Christina, elle, travaille comme infirmière dans un hôpital de Montréal, mais elle habite à 1 heure 30 min de son emploi. Normalement, quand elle se déplace dans la métropole, elle habite chez ses parents, qui sont dans la fin de la soixantaine. Comme il y a des cas de patients et d’employés atteints de la COVID-19 dans l’établissement où elle travaille, elle ne veut pas courir le risque de contaminer ses parents et de les rendre gravement malades.

Christina a demandé à sa superviseure si son employeur pouvait lui payer une chambre d’hôtel pendant la crise. Celle-ci lui a dit qu’il n’y avait pas de programme en place, mais qu’elle pouvait venir habiter chez elle.

J’ai contacté tellement de monde afin de trouver une chambre. J’ai demandé à des collègues si elles avaient un sous-sol. J’étais prête à payer.

Christina, infirmière dans un hôpital de Montréal

L’infirmière est finalement tombée sur une annonce, sur les réseaux sociaux, et elle a trouvé un appartement qu’elle partage depuis vendredi dernier avec deux autres travailleuses de la santé.

Mesures non uniformes

Danielle McCann, ministre de la Santé et des Services sociaux, a affirmé que des chambres d’hôtel pourraient être mises à la disposition des travailleurs de la santé lors d’un point de presse la semaine dernière. Le Ministère a par la suite précisé, à notre demande, que « les établissements ont la responsabilité d’identifier leurs besoins et de prendre entente avec les hôteliers de leur région », a noté la porte-parole Marie-Claude Lacasse, par courriel.

Hubert Forcier, conseiller à l’information à la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), voit bien que les mesures d’hébergement ne sont pas appliquées uniformément à travers la province.

« C’est comme tout depuis le début de cette crise », dit-il.

Selon une note de service envoyée à tout le personnel du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal et que La Presse a obtenue, seuls les employés en contact direct avec la clientèle à risque et dont un membre de la famille est atteint de la COVID-19 ou en attente d’un résultat d’un test de dépistage peuvent avoir « accès au service d’hébergement hôtelier ».

« Une personne qui habite avec un parent de plus de 70 ans qui est sans symptômes, ça ne marche pas, déplore Françoise Ramel, présidente par intérim du Syndicat des professionnels en soins de santé du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Si un parent est malade, là, ça fonctionne. Ce qu’on veut, c’est d’éviter que le travailleur soit malade pour qu’il puisse travailler. Ce n’est pas de protéger sa famille. »

À Laval, les travailleurs de la santé peuvent obtenir une chambre d’hôtel s’ils sont affectés à une « zone chaude ou tiède » et si un membre de leur famille, vivant sous le même toit, est une personne âgée ou immunosupprimée.

Urgences-santé a pour sa part confirmé que les ambulanciers paramédicaux ne peuvent pas avoir accès à une chambre pendant la crise, même s’ils cohabitent avec des personnes âgées ou dont la santé est fragile. « Ils sont protégés quand ils font des interventions pour des cas suspectés ou confirmés. On applique ce que la Santé publique nous dit en termes de prévention », souligne Catherine Domingue, conseillère aux communications de l’organisation.

Chambres à 0 $

Au début du mois, Jean-François Hotte a publié une annonce sur Facebook proposant gratuitement un appartement meublé de deux chambres, dans le quartier Saint-Henri, à des travailleurs de la santé voulant se distancier de leurs proches. Il a reçu plus de 20 demandes. Trois autres propriétaires se sont aussi manifestés pour accueillir du personnel soignant.

« Je reçois plusieurs témoignages de gens qui habitent avec des personnes de 80 ans et plus, d’autres qui vivent avec un proche qui a le cancer. Plein de gens qui ont besoin d’un toit où vivre pendant la crise. Ils demandent une solution à leur superviseur, mais il n’y a pas de directive », raconte M. Hotte.

Ce que je déplore, c’est que le gouvernement laisse ces gens dans le néant et que des particuliers sont obligés de prendre en charge la situation.

Jean-François Hotte, qui a offert gratuitement un logement à des travailleurs de la santé

Élise, qui habite dans Charlevoix, mais qui possède aussi un appartement à Montréal, a également décidé de prêter son logement. Trois infirmières y habiteront pendant la crise. « Je trouve ça tellement minable que le gouvernement ne fasse rien. Ça m’inquiète d’avoir trois infirmières de trois établissements différents. Idéalement, j’aurais aimé qu’elles travaillent au même endroit.

« Ce n’est pas génial, mais c’est la faute du gouvernement. Il n’a qu’à ouvrir des hôtels près des hôpitaux ou trouver des chambres afin que le personnel d’un même hôpital vive ensemble », dit-elle.

* Julien et Christina ont demandé que leur nom de famille n’apparaisse pas dans l’article, car ils ne sont pas autorisés à parler aux médias.