Sans médicament ou vaccin contre la COVID-19, nous pourrions devoir vivre avec des mesures de distanciation jusqu’en 2022. Mais en ce moment même, 215 000 participants s’apprêtent à tester ou sont déjà en train de tester une arme potentielle contre le virus dans l’une des 211 études cliniques enregistrées sur la planète. Compte rendu de l’avancement de quelques pistes qui suscitent l’espoir.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Les médicaments existants

Une véritable course est engagée pour essayer de voir si des produits qui se trouvent déjà sur les rayons des pharmacies pourraient agir contre la COVID-19. Le grand avantage : l’innocuité de ces produits a déjà été vérifiée et leurs effets secondaires sont connus, ce qui permettrait de gagner un temps précieux.

Le médicament contre l’Ebola…

L’un des premiers médicaments envisagés contre la COVID-19, le remdesivir, a livré de bons et de moins bons résultats à la mi-avril. Une étude sans placebo dans le New England Journal of Medicine ainsi qu’une vidéo coulée au site Stat News, ont montré une amélioration notable chez des patients, mais deux essais cliniques en Chine ont dû être interrompus faute de nouveaux patients. Quatre autres essais cliniques sont en cours ailleurs dans le monde et pourraient donner des résultats dès la fin avril. Le remdesivir a été mis au point en 2015 contre l’Ebola par la société américaine Gilead, sur contrat de l’armée américaine, et des essais en Afrique ont montré l’absence d’effets secondaires graves. Gilead, connue pour son prophylactique VIH Truvada, l’a proposé contre la COVID-19 sur la base d’études animales pour deux coronavirus humains, le SRAS et le MERS

… et celui contre la malaria

Depuis la fin de février, le chercheur français Didier Raoult clame qu’un antipaludique utilisé aussi contre l’arthrite rhumatoïde, l’hydroxychloroquine, est efficace contre la COVID-19. Comme le Dr Raoult n’a pas fait d’essais avec placebo, des essais cliniques ont été lancés pour utiliser l’hydroxychloroquine comme traitement et comme prophylactique. Le volet montréalais d’une étude nord-américaine a recruté près d’une quarantaine de patients et en vise une centaine. Pour assurer que cet essai clinique aura assez de médicaments, le Québec a restreint l’accès à l’hydroxychloroquine à la plupart des patients qui en prenaient avant la pandémie.

Colchicine

Cette molécule, testée par l’Institut de cardiologie de Montréal, est l’exemple d’une stratégie différente. Plutôt que de se battre directement contre le virus, on tente de limiter ses effets les plus graves. Les chercheurs québécois espèrent que la colchicine, un médicament déjà utilisé contre la goutte, pourra freiner l’inflammation qui déclenche des problèmes respiratoires sévères chez certains patients. En rendant la maladie relativement inoffensive, on éliminerait la nécessité des mesures de confinement. L’étude en cours vise à tester la molécule sur 6000 patients. Le médicament se trouve déjà dans toutes les pharmacies du globe et coûte moins de 1 $ par jour. On saura dans trois mois s’il est efficace contre la COVID-19.

De vieilles armes revisitées

Dans un laboratoire de niveau 3 de l’Université Laval, le Dr Guy Boivin veut mettre le virus qui cause la COVID-19 en contact avec des cellules respiratoires humaines. « On regarde l’ensemble des gènes qui s’allument et qui s’éteignent quand le virus entre dans la cellule et ça nous donne ce qu’on appelle sa signature », dit-il. Prochaine étape : regarder, parmi tous les médicaments connus, lesquels font l’inverse, signe qu’ils pourraient contrer l’effet du virus. Le Dr Boivin part avec une longueur d’avance : il a déjà fait l’exercice avec le virus de l’influenza et connaît donc la signature d’un grand nombre de médicaments. D’éventuelles substances prometteuses pourraient être testées sur des humains d’ici trois mois, puisque leur profil d’innocuité est déjà connu.

Et aussi

Des médicaments contre le VIH (le lopinavir et le ritonavir), le virus respiratoire syncytial (la ribavirine), la sclérose en plaques (interféron bêta) et la pancréatite (Fusan) sont également testés contre la COVID-19, parfois en combinaison.

Les nouvelles molécules

Certaines ont déjà subi quelques tests sur les animaux ou les humains, d’autres sont en train d’être synthétisées en laboratoire… ou pourraient même provenir du sang des patients guéris.

Transfert de guérison

Quand une personne guérit d’un virus, elle est normalement protégée par des anticorps. Cette réaction, à la base de la vaccination, mène naturellement à penser que des patients ayant survécu à la COVID-19 puissent transférer leurs anticorps aux malades. Un essai canadien de « plasma de convalescent », du sang purifié, a été lancé au début d’avril et devrait regrouper 1000 patients de 40 hôpitaux. D’autres essais plus petits, aux États-Unis et en France, devraient donner des résultats d’ici la fin d’avril. « Ces petits essais vont avoir un effet seulement s’il est très fort », explique Philippe Bégin, allergologue au CHUM, l’un des responsables de l’essai canadien. L’un des buts est de valider qu’il n’y a pas de réaction immunitaire néfaste chez le patient malade. Chaque convalescent pourrait « guérir » 1,5 patient malade par semaine, pendant au moins trois mois.

Trouver de nouvelles failles

Malgré l’urgence de la situation, la recherche fondamentale est aussi de la partie. À l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie, le bioinformaticien François Major a réorienté ses recherches vers l’ARN (qui abrite le bagage génétique) du SRAS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19. « Si on trouve les mêmes motifs dans les 2000 souches du virus codées dans le monde, ça veut dire qu’ils sont stables et vitaux, dit M. Major. Ensuite, on va voir quelles molécules pharmaceutiques interagissent avec ces motifs de l’ARN du virus », soit dans des bibliothèques de molécules, soit en les créant par synthèse. M. Major devrait publier d’ici la fin de l’été quelques dizaines de cibles pour de nouveaux médicaments.

Un vaccin

Le vaccin est l’arme ultime contre les maladies infectieuses, celle qui nous a permis de vaincre des maladies comme la polio, la rougeole et la variole. Selon le Milken Institute, 79 vaccins contre la COVID-19 sont actuellement en développement dans le monde.

De nouvelles techniques

Le principe d’un vaccin est simple : présenter la menace au système immunitaire pour qu’il construise une défense. Pour ne pas infecter la personne, plusieurs techniques peuvent être utilisées et font toutes l’objet de tests actuellement pour la COVID-19. On peut d’abord désactiver le virus en le chauffant ou en utilisant des détergents, ou l’atténuer en le manipulant pour qu’il se réplique moins bien. On peut aussi n’en présenter qu’un morceau au système immunitaire, ou alors en extraire la protéine importante et l’intégrer dans un autre virus qu’on sait inoffensif. À Québec, le Dr Gary Kobinger et l’entreprise Medicago utilisent des plantes pour exprimer les protéines du virus, mais sans l’ARN qui lui permet de se répliquer. De nouvelles technologies, appelées vaccins à ARN, sont aussi testées.

La production

Si on trouve un vaccin efficace contre la COVID-19, l’autre défi sera de le produire en grande quantité pour satisfaire la demande mondiale.

« Tu peux avoir le meilleur vaccin du monde, mais si la manière de le produire n’est pas optimale, ça ne nous aidera pas beaucoup », commente le Dr Guy Boivin, de la faculté de médecine et du Centre de recherche du CHU de Québec–Université Laval. Cultiver les vaccins dans des œufs, la méthode traditionnelle, est long. Des techniques comme celles de Medicago, qui fait pousser les vaccins dans des plantes, permettent une production de masse beaucoup plus rapide. Quand on évoque des délais de 12 à 18 mois, on tient généralement compte du temps de production du vaccin.