Va-et-vient, chambres et aires partagées peu propices à la distanciation physique : les conditions de vie dans les maisons de transition qui hébergent d’ex-détenus sont difficiles à concilier avec les recommandations de santé publique.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

« Ça n’a pas été conçu pour faire du confinement, il n’y a rien qui respecte les règles de santé publique », déplore un ex-détenu hébergé dans une maison de transition de la province qui a demandé à ne pas être nommé.

La taille des chambres pour deux personnes, des corridors et de la salle à manger ne permet pas à la vingtaine de résidants de respecter une distance de deux mètres en tout temps, a-t-il mentionné à La Presse. L’établissement a demandé le port du masque dans les aires communes, mais pas dans les chambres. Et il ne peut évidemment pas être porté durant les repas. « C’est très incohérent », estime cet ex-détenu, qui préférerait être confiné dans sa propre résidence.

Les maisons de transition ont imposé des mesures pour que soit respecté le confinement demandé à l’ensemble des Québécois. Les visiteurs n’y sont plus admis et les sorties sont limitées (épicerie, pharmacie, marche). Mais le fait qu’une partie des résidants vont travailler dans des commerces reconnus comme essentiels, parfois en transports en commun, ajoute à la circulation déjà occasionnée par les employés, et suscite des inquiétudes.

Au cours du dernier mois, le Bureau de l’enquêteur correctionnel, un organisme fédéral, a reçu 11 plaintes liées à la COVID-19 en provenance des maisons de transition et des centres communautaires correctionnels. Les ex-détenus du système correctionnel fédéral se sont notamment plaints de la promiscuité, de la distanciation physique pas toujours respectée et du manque de disponibilité des produits désinfectants, précise le Bureau.

De plus, les exigences pour les nouveaux arrivants des centres de détention varient d’une maison à l’autre. Certaines imposent une période d’isolement à l’entrée, d’autres au centre de détention; certaines à tous, d’autres uniquement à ceux qui présentent des symptômes, indiquent les informations recueillies par La Presse.

Capacité réduite

La plupart des maisons de transition sont des organismes communautaires gérés indépendamment. Elles comptent souvent de 25 à 30 places, mais beaucoup ont limité leur capacité d’accueil, afin de réduire le nombre d’occupants par chambre et de créer des lits d’isolement, indique-t-on à l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec (ASRSQ).

PHOTO FOURNIE PAR DAVID HENRY

David Henry, directeur général de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec

Heureusement, on n’était pas à pleine capacité avant la crise. Il y a deux ans, on était à 100, 105 %, ç’aurait été catastrophique.

David Henry, directeur général de l’ASRSQ

Le passage en maison de transition étant une étape dans la réinsertion, la plupart des résidants sortent habituellement durant la journée pour travailler, étudier, chercher un emploi, etc. Le fait que la majorité d’entre eux sont sur place en tout temps actuellement représente un défi considérable.

La Maison Saint-Laurent, à Montréal-Nord, est l’une des rares où les ex-détenus sont logés dans des appartements, ce qui facilite un peu les choses. Plusieurs mesures ont néanmoins dû être prises.

Le nombre de résidants par appartement a été réduit, et ceux qui travaillent à l’extérieur ont été regroupés. Les repas sont désormais pris dans les logements plutôt que dans la cuisine commune. Le nombre de résidants qui mangent sur place ayant considérablement augmenté, une deuxième cuisinière a dû être aménagée.

Un accès à l’internet sans fil a aussi été installé, notamment pour que les résidants puissent communiquer avec leurs proches. « Ça coûte un bras, mais ça a permis de réduire l’insatisfaction et les risques de tension », explique le directeur général, François Bérard.

Même les employés qui sont sur place se réunissent par conférence téléphonique, chacun dans son bureau, dit-il.

Assouplissements demandés

Des groupes d’avocats et de défense des droits de la personne ont demandé à plusieurs reprises que des détenus ne présentant pas de risques pour la population soient libérés plus rapidement à domicile, afin de réduire les risques de contagion dans les établissements carcéraux et les maisons de transition.

Aucune directive n’a été donnée à cet effet, indique-t-on au ministère de la Sécurité publique du Québec (MSPQ) et au Service correctionnel du Canada (SCC).

La COVID-19 semble toutefois prise en considération par les commissions de libération conditionnelle.

Il est possible qu’une « personne contrevenante qui présente les caractéristiques jugées acceptables par la Commission voie son projet de sortie modifié », confirme la directrice générale de la Commission québécoise des libérations conditionnelles, Line Bourgeois. Les informations communiquées par une maison de transition et le fait que « de nombreuses ressources communautaires ont temporairement cessé leurs activités ou les ont sensiblement diminuées » font partie des considérations, a indiqué Mme Bourgeois par courriel.

Au fédéral, la Commission des libérations conditionnelles du Canada et le SCC travaillent avec les maisons de transition pour trouver des moyens de libérer des places « en annulant des conditions d’assignation à résidence imposées à des délinquants qui ont un logement privé approprié et favorable », indique une note du Service correctionnel consultée par La Presse.

Le cas américain 

Aux États-Unis, l’Ohio a envisagé d’envoyer une partie des ex-détenus des maisons de transition chez eux et un conseiller municipal de Washington a demandé au Bureau fédéral des prisons de mettre aux arrêts domiciliaires le plus grand nombre des ex-détenus habitant une maison de transition de la capitale, ont rapporté des journaux américains. Mais en Utah, un ex-détenu ayant bénéficié du programme de libération hâtive des maisons de transition a été arrêté pour entrée par effraction avec violence, a récemment signalé le Deseret News.

La vulnérabilité de la clientèle des maisons de transition, à cause des nombreux déplacements de leurs locataires et de leur personnel, a aussi fait l’objet d’un article dans la revue médicale britannique The Lancet à la mi-mars.

Aucun cas de COVID-19 n’a encore été détecté chez les ex-détenus provinciaux hébergés en maison de transition, indique le MSPQ.

Au fédéral, le SCC dit ne pas savoir si des cas ont été confirmés chez ses ex-détenus résidant en maison de transition ni combien ont passé des tests, car ceux-ci reçoivent leurs soins de santé dans la communauté.