Marie-Claude Laframboise est sortie par une petite porte de côté du Centre Laflèche de Shawinigan et est venue directement vers nous d’un pas décidé. Elle a retiré sa visière et son masque pour nous parler. Elle l’a fait avec des mots justes, sincères. Mais des mots qui font mal à entendre.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

« Je ne dis pas que je ne pleure pas à la fin de mes quarts de travail, mais on commence à avoir le contrôle de la situation, a dit l’infirmière auxiliaire. On arrive même à donner des bains au lit. Le moral du personnel va mieux. Il faut retrousser ses manches et il faut se tenir. S’il y a une pomme pourrie dans le groupe, on lui donne une petite tape sur une fesse et let’s go ! “Aweye” ! »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le Centre Laflèche a un taux d’infection à la COVID-19 de 74 %, l’un des plus élevés au Québec.

Marie-Claude Laframboise évolue normalement dans le secteur de la santé mentale. Elle est venue prêter main-forte au Centre d’hébergement Laflèche, situé au cœur de ce qui fut la ville de Grand-Mère. Je m’y suis rendu mercredi dernier.

Perché sur une butte, isolé du reste de la ville, ce CHSLD, devant lequel une morgue temporaire (camion réfrigéré) a été installée jeudi, a un criant besoin d’aide. Il est le foyer d’une grave éclosion. Certains parlent d’hécatombe. Le mot n’est pas trop fort. Sur les 139 résidants (qui étaient présents quand le premier cas a été signalé, le 24 mars), 103 ont reçu un test positif à ce jour, et 33 en sont morts.

Ce centre a donc un taux d’infection de 74 %, l’un des plus élevés au Québec. À ces tristes données s’ajoutent les 75 employés qui ont également contracté le virus, selon les plus récentes données que j’ai obtenues vendredi du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec (CIUSSS MCQ). Quand je dis hécatombe…

Comment une telle éclosion a-t-elle pu se produire ? Les syndicats et les employés montrent du doigt divers facteurs, dont cette directive qui, au début de la crise, permettait aux employés de retourner au travail après seulement sept jours d’isolement s’ils n’avaient pas développé de symptômes.

Marie-Claude Laframboise reconnaît que la situation est très difficile pour les employés qui travaillent depuis longtemps dans ce centre d’hébergement. « Ils connaissent les résidants et les membres de leur famille. Avant cette maladie, on pouvait préparer les gens à leur mort. Mais là, on les regarde partir un à un. On ne peut rien faire. »

J’ai demandé à Marie-Claude Laframboise quel était le protocole à suivre pour les résidants dont la situation est critique. Que fait-on ? À quel hôpital les transporte-t-on ? Elle a trouvé ma question étrange.

« Non, ils ne sont pas transférés ailleurs. Ils meurent ici. À 90 ans, aimeriez-vous ça, vous, être transféré à l’Hôpital de Shawinigan-Sud pour avoir des soins ? Voudriez-vous avoir de l’acharnement ? Ces gens, quand ils entrent ici, ils sont cotés A, B, C ou D. S’ils sont cotés D et qu’ils ne veulent pas d’acharnement, on respecte leurs volontés. » 

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Marie-Claude Laframboise

Il y a des patients qui ont près de 100 ans et qui sont tannés de vivre, monsieur ! C’est triste à dire, mais c’est aussi cela, la réalité des CHSLD.

Marie-Claude Laframboise

En venant vers moi, Marie-Claude Laframboise a d’abord dit : « Dites-moi que vous n’allez pas écrire des choses déprimantes, hein ? À la longue, ça nous décourage, nous, le personnel. »

J’ai essayé très fort de ne pas écrire des choses déprimantes, chère Marie-Claude. Mais cela est malheureusement devenu quasi impossible. Je peux toutefois ajouter que, dans votre voix, j’ai entendu de l’espoir. Et du courage.

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De nombreux travailleurs de la santé qui évoluent en temps normal ailleurs en Mauricie et dans le Centre-du-Québec ont été appelés en renfort au Centre Laflèche. Tous les jours, ils effectuent des tâches qu’ils maîtrisent bien. Ou pas du tout. Durant leur quart de travail souvent prolongé, ils sortent faire quelques pas dans le stationnement, question de s’aérer l’esprit.

C’est là que je me suis entretenu avec trois employées. Parmi elles, il y avait une infirmière de Trois-Rivières et une autre de Shawinigan. Cette dernière a offert ses services comme préposée aux bénéficiaires. « J’avais plutôt envie de jouer ce rôle », m’a-t-elle dit. Il y avait aussi une aide de service. Les trois avaient les traits tirés.

Aux conditions de travail déjà difficiles se greffent des embûches de toutes sortes, comme la difficulté de mettre la main sur de l’équipement de protection adéquat. Des représentants syndicaux ont affirmé vendredi que des masques N95 offerts récemment par des entreprises de la région étaient gardés sous clé, hors d’atteinte des employés. Ces derniers doivent se contenter de masques standards.

Cet élément et certains autres ont été portés à l’attention de la députée de Laviolette–Saint-Maurice, Marie-Louise Tardif, qui réclame d’urgence une inspection des lieux. « Dès l’annonce de François Legault il y a quelques jours, il y a eu une première inspection », m’a dit Kellie Forand, agente d’information du CIUSSS MCQ.

En ce qui a trait à l’équipement non accessible, le CIUSSS affirme que les masques N95 actuellement sous clé ne sont pas conformes aux standards médicaux. « Dans ce contexte, nous recommandons plutôt les masques chirurgicaux », a ajouté Kellie Forand.

Pascal Bastarache, président du Syndicat du personnel paratechnique des services auxiliaires et de métier du CIUSSS MCQ, qui n’hésite pas à qualifier la situation de « crise majeure », est complètement désespéré.

« Le terme “ange gardien” ne veut plus rien dire, m’a-t-il dit. Les employés les plus importants en ce moment sont les moins bien salariés. » 

J’avoue que, depuis quelques jours, j’ai un sentiment d’insatisfaction à l’égard de notre gouvernement. On dirait qu’il est toujours en mode justification.

Pascal Bastarache

Du côté du syndicat des infirmières de la région, on s’inquiète de l’état psychologique du personnel. « Ce qui est difficile pour les employés, c’est qu’ils doivent soutenir le moral des résidants », m’a confié Nathalie Perron, présidente du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec. « Ces gens-là aussi pleurent. Certains recevaient la visite de leur mari ou de leur femme. Ils sont complètement abandonnés. Ils n’ont personne à qui parler. On ne peut pas leur offrir un soutien psychologique. »

Les trois employées qui étaient devant moi ont abruptement mis un terme à leur pause. « Excusez-nous, on doit retourner travailler », a dit l’une d’elles. Les trois femmes sont entrées dans le Centre Laflèche, cette forteresse où, derrière les dizaines de fenêtres, on a du mal à apercevoir un signe de vie.

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Vers 14 h, un homme est venu devant le Centre Laflèche. Il a regardé en direction d’une fenêtre du troisième étage. C’est dans cette chambre que se trouve Madeleine Giguère, sa femme. « Je me rends ici tous les jours à 10 h, 14 h et 18 h, m’a dit Jacques Saint-Arneault. Ma femme vient à la fenêtre. On se salue. On se parle un peu. »

Sur le coup de 14 h, Madeleine Giguère est apparue. « Allô ! Comment vas-tu ? a dit son mari. As-tu reçu la liqueur que je t’ai fait envoyer ? »

Deux sœurs de Mme Giguère accompagnaient Jacques Saint-Arneault. L’une d’elles, Lyne, avait apporté un porte-voix qu’elle s’était fabriqué à partir d’un contenant de lait.

« Comment vas-tu, ma belle Madeleine ? M’entends-tu bien ? »

Madeleine Giguère et ses sœurs sont durement éprouvées par la COVID-19. Leur mère, Yvette Boisvert, était également résidante du Centre Laflèche. Elle a succombé au virus le 8 avril. « On a appris qu’elle en était atteinte le dimanche et elle est morte le mercredi suivant », m’a raconté Lyne Giguère.

Yvette Boisvert avait 92 ans. Comme sa chambre était au rez-de-chaussée du Centre Laflèche, ses enfants pouvaient la voir par sa fenêtre, lui parler, lui chanter des chansons. « On m’a appelée en pleine nuit, poursuit Lyne. Je suis restée dehors devant sa chambre. Elle avait déjà reçu l’extrême onction par téléphone. Je l’ai regardée mourir par la fenêtre… »

J’ai quitté Shawinigan en fin d’après-midi. Le ciel faisait de son mieux pour être bleu. Sur l’autoroute 55, j’ai doublé un corbillard. À la radio, on passait Sympathy for the Devil, des Rolling Stones.

J’ai monté le volume.