On le décrit comme un amoureux des échecs et des jeux de stratégie. Comme un père dévoué. Et un médecin de santé publique qui ne comptait pas ses heures depuis le début de la pandémie de COVID-19. La maladie qu’il tentait d’enrayer depuis six semaines a finalement eu raison de lui.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Le Dr Huy Hao Dao, dans la mi-quarantaine, qui travaillait à la Direction de santé publique de la Montérégie, est mort mercredi après avoir contracté la COVID-19. Sa disparition sème la tristesse chez ses proches et chez ses collègues spécialistes. « Il était rigoureux. Transparent. Compétent. Ouvert aux partenaires. C’était un collègue pour qui l’on n’a que des éloges à dire. Son départ est une lourde perte », affirme la Dre Isabelle Samson, présidente de l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec.

« C’était une personne très inspirante. Qui était très critique. Il s’informait beaucoup. Il avait un grand souci des populations vulnérables », affirme le Dr David Martin-Milot, qui travaillait avec le Dr Dao en Montérégie.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Le Dr David Martin-Milot

Le Dr Dao était arrivé sur le tard à la médecine. Il ne pratiquait sa spécialité que depuis quatre ans. Un de ses meilleurs amis, Voicu Valentir, raconte que le Dr Dao avait d’abord été pharmacien. Il avait fait un postdoctorat en pharmacie et a enseigné la discipline. « Mais son père est décédé subitement. Ça l’a poussé à aller faire sa médecine », raconte M. Valentir, des trémolos dans la voix.

Le Dr Dao a fait sa spécialité en santé publique. Il travaillait plus particulièrement en santé environnementale. Il a notamment travaillé sur la problématique des surdoses.

« Il a choisi cette spécialité parce qu’il se disait qu’il aurait un plus grand impact en santé publique qu’en soignant un patient un à un », dit M. Valentir, qui a connu Huy Hao Dao en 4e secondaire lors d’un tournoi d’échecs.

Un choc

M. Valentir affirme que la mort de son ami a été un véritable choc. Il ne lui connaît pas d’antécédents médicaux, mais souligne que seule l’autopsie pourra en dire plus à ce sujet. Il décrit le Dr Dao comme quelqu’un de sportif et en forme. Le Dr Dao aimait beaucoup voyager, mais n’avait pas quitté le pays dernièrement. « Il travaillait des heures de fou depuis le début de la pandémie », dit-il.

M. Valentir affirme que si rien n’est encore confirmé, certains pensent que le Dr Dao pourrait avoir contracté la COVID-19 au contact des papiers qu’il manipulait dans le cadre de son travail. L’enquête de santé publique, qui sera menée par la Direction régionale de santé publique de Montréal puisque le défunt habitait la métropole, permettra d’y voir plus clair.

La Dre Samson souligne que pour l’instant, il est trop tôt pour savoir comment le Dr Dao a pu être infecté. Elle reconnaît que les milieux où travaillent les médecins de santé publique peuvent augmenter les risques de contracter la maladie. « Mais ça ne veut pas dire que ce cas est lié au travail », souligne-t-elle.

Même si les spécialistes de santé publique ne traitent pas directement des patients, ils travaillent en équipe et manipulent énormément de dossiers souvent en format papier. Le télétravail n’est pas toujours possible. Rappelons que la Direction de santé publique de l’Estrie a été victime d’une éclosion de COVID-19 au début de la pandémie.

La Dre Samson explique que les équipes de santé publique, qui veillent entre autres à retrouver tous les contacts des nombreux cas confirmés de COVID-19, travaillent d’arrache-pied depuis le début de la pandémie. 

On croit beaucoup à ce qu’on fait. On travaille dans l’ombre. À gérer des éclosions et à les prévenir. En six semaines, le Dr Dao a fait une différence. Ce n’est pas juste dans les hôpitaux qu’on sauve des vies.

La Dre Isabelle Samson, de l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec

M. Valentir affirme que tous les amis du Dr Dao sont fortement ébranlés par la perte d’un grand intellectuel, qui était en même temps « très terre à terre ». « C’était facile de lui parler. On vient d’en perdre un bon », dit-il.

La Dre Samson souligne que les 175 médecins de santé publique du Québec et les 40 spécialistes en médecine du travail continueront de travailler jour et nuit à tenter de contrer la COVID-19. « Mais on aura un joueur en moins », souffle-t-elle.

Depuis le début de la pandémie, 630 Québécois sont morts de la COVID-19. De ce nombre, seulement 1,3 % étaient âgés de 30 à 49 ans. Les personnes de 80 à 89 ans restent plus à risque avec 42 % des décès.

Réactions à Québec et ailleurs

En conférence de presse jeudi, le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique du Québec, n’a pas voulu donner de détails sur le décès du Dr Dao.

Il a rappelé que « le virus peut aussi frapper ailleurs, notamment dans la communauté, soit en retour de voyage ». « Donc, ça nous rappelle à tous qu’on est tous susceptibles », a dit le Dr Arruda qui a invité la population à « respecter les consignes ».

« Le Dr Huy Hao Dao était reconnu par tous ses collègues pour sa compétence, son dévouement et son sourire perpétuel. Son départ a créé une onde de choc dans l’équipe de la direction de santé publique, qui devra faire le deuil de ce collègue estimé », a indiqué la Dre Julie Loslier, directrice de santé publique de la Montérégie, en fin d’après-midi, par communiqué.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Julie Loslier, directrice de santé publique de la Montérégie

Celle-ci a assuré que « la direction de santé publique de la Montérégie applique les mesures d’hygiène et de distanciation sociale recommandées pour éviter la propagation de la COVID-19 » et que « l’implantation du télétravail a été amorcée depuis plusieurs semaines ».

La présidente de l’Association médicale canadienne a pour sa part souligné les « efforts héroïques » des travailleurs de la santé œuvrant en première ligne. « Cette triste nouvelle nous rappelle qu’il s’agit d’un virus dangereux et qu’il ne faut en aucun cas sous-estimer l’importance des mesures de santé publique », a écrit le Dr Sandy Buchman.