Samedi, 7 h, dans l’unité chaude d’un CHSLD. La peur au ventre, Louis* enfile sa blouse de protection, ses gants, son masque, sa visière.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Le pire, c’est la visière, avec sa bande de styromousse, insupportable, qui colle au front. Dans son scaphandre blanc, Louis sue. Beaucoup. « Je suis obligé de me mettre une débarbouillette dans le front. Elle est imbibée. Et les experts disent que ce virus aime l’humidité… »

La peur au ventre, c’est ça. « Chaque jour, j’ai l’impression de mettre ma vie sur la table. »

Aujourd’hui ne sera pas différent.

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Louis est préposé aux bénéficiaires dans l’un des CHSLD les plus touchés par la COVID-19 au Québec. Des dizaines de patients sont infectés ; ils tombent comme des mouches. Le tiers des employés manquent à l’appel. Beaucoup sont malades. D’autres sont juste… terrifiés.

Ce matin, il n’y a que deux préposés pour 20 résidants, tous infectés, tous gravement malades. De la folie pure.

Avant de partir, la préposée de nuit informe Louis qu’un patient gît dans son lit. Il est mort depuis 24 heures. Personne ne sait quand on viendra récupérer le corps.

Il y a longtemps que les résidants n’ont pas été lavés. Louis le remarque à leurs cheveux gras, à l’odeur de sueur qui flotte dans l’air, aux taies d’oreiller sales. On lui dit de consacrer 10 minutes par chambre. Pas plus ; ce serait trop risqué.

Louis entre dans la chambre d’une vieille dame qu’il adore. Il a l’habitude de la taquiner. Il l’appelle Mme Bergman, parce que son film préféré est Casablanca.

Entre eux, on peut dire qu’il y a eu le début d’une belle amitié.

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Mme Bergman est en train de mourir.

En temps normal, les préposés prodiguent des « soins de confort » aux mourants, en les retournant toutes les deux heures, par exemple. Aujourd’hui, c’est impossible.

Le confort de Mme Bergman semble assuré. Au moins, elle est au sec. Louis se dit qu’il reviendra la voir après la tournée des déjeuners, qu’aucun patient n’a la force d’avaler.

Les cloches d’appel sonnent sans cesse. Les patients sont en détresse. En pleurs. Ils craignent de mourir et réclament leurs proches. Ils ont presque tous la diarrhée.

Les chariots du dîner arrivent. La distribution est longue, pénible. Les repas refroidissent sur les plateaux. De toute façon, personne ne mange.

Louis n’a toujours pas revu Mme Bergman.

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Envolée, la solidarité des premiers jours.

Vous vous souvenez, quand on avait fait une croix sur les chicaneries et le chipotage, quand on avait décidé de se serrer les coudes, tous unis dans l’adversité ?

Ça n’aura pas duré longtemps.

Désormais, on cherche des coupables. La faille. À qui la faute ? Le gouvernement qui a trop tardé à agir ? Les propriétaires véreux ? La pénurie de personnel chronique ? La lourdeur de la bureaucratie ? La réforme Barrette ?

Ah, je sais : les médecins spécialistes.

C’est toujours bon, ça, les médecins spécialistes. Toujours facile de casser du sucre sur leur dos. Toujours facile de les présenter comme les pompiers qui négocient pendant que la maison brûle.

Alors que la province s’enfonce dans la crise, François Legault aurait-il manœuvré pour détourner l’attention – et la colère – des Québécois vers les médecins ?

En tout cas, la réaction populaire à son appel à l’aide a été violente.

Nos anges gardiens ? Pas tant que ça, finalement. Ailleurs, les confinés applaudissent les médecins du haut de leurs balcons. Au Québec, on les insulte sur Twitter. Paresseux ! Hypocrites ! Peureux ! Et votre serment d’Hippocrate ?

On s’indigne du fait que les médecins n’iront pas prêter main-forte gratuitement en CHSLD. Ils négocient leurs tarifs. D’accord.

Mais les préposés aux bénéficiaires, ceux qui ont les mains dans la sueur, le sang et la merde, sont payés 17 $ l’heure, en comptant la prime pandémie.

Il est là, le vrai scandale.

« Pour ma part, je me fous de qui est payé combien, dit Louis. Nous sommes dans une crise humanitaire, l’aide est urgente…

« Mais je serais étonné qu’un médecin accepte de changer une couche. »

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François Legault peut répéter que « les beaux jours s’en viennent », je ne vois que des corps qui s’empilent, une courbe qui monte, des anges qui se brûlent les ailes, des appels à l’aide qui ne vient pas – pas assez vite, en tout cas.

Ce n’est surtout pas le temps de se diviser.

C’est le temps d’éteindre les feux.

Le premier ministre a heureusement adouci le ton, jeudi, appelant tout le monde à mettre « un peu d’eau dans [son] vin ». Deux mille médecins spécialistes ont levé la main pour servir dans les CHSLD. Tant mieux.

Il aurait été tragique d’oublier que le véritable ennemi, c’est le coronavirus.

Un ennemi qui frappe partout de la même façon. En Europe, près de la moitié des décès sont survenus dans des résidences. À New York, c’est l’hécatombe. Au New Jersey, après avoir reçu un appel anonyme, la police a découvert 17 corps entassés dans la morgue d’une maison pour aînés.

Le Québec aurait-il pu faire mieux pour protéger les résidants des CHSLD ? Sans doute.

Aurait-il pu éviter la catastrophe ? Pas sûre.

D’excellents centres ont été durement touchés par la pandémie, comme l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Quand le coronavirus s’introduit dans un CHSLD, il se répand comme une traînée de poudre. Même les meilleurs perdent la maîtrise de la situation.

Ça montre à quel point le virus est virulent, à quel point les résidants sont vulnérables. Mais ça tient aussi à la nature des soins prodigués. Les préposés nourrissent, habillent, mouchent, lavent, essuient, transfèrent du lit au fauteuil…

En CHSLD, la distanciation physique est un concept illusoire.

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Samedi après-midi.

Louis retourne enfin voir Mme Bergman. Il entre dans la chambre… et les larmes lui montent aux yeux.

La vieille femme est déshydratée. Ses yeux sont collés, pleins de croûtes. Louis lui lave doucement le visage. Il humecte ses lèvres sèches avec une éponge.

Il rage. Il a l’impression d’avoir abandonné Mme Bergman. « Elle aurait dû être ma priorité », regrette-t-il.

Il la réinstalle sur le côté, dans son lit. Relève sa tête. Elle respire avec difficulté.

Elle lui serre la main avant de perdre conscience.

***

Mme Bergman est morte mardi. Louis n’était pas là ; on l’avait envoyé un étage plus bas, à l’unité froide.

Mercredi, Louis n’est pas rentré au travail. Diarrhée, maux de tête carabinés. Terrifié à l’idée d’avoir transmis le virus à des patients fragiles.

Jeudi soir, il attendait toujours le résultat de son test.

* Nom d’emprunt