Après un mois de confinement, les chiffres sont implacables : le feu de la COVID-19 brûle plus fort au Québec que dans les autres provinces canadiennes. Pourquoi ? Les experts consultés par La Presse sont bien embêtés de fournir une réponse unique, mais avancent plusieurs hypothèses. Tour d’horizon.

PHILIPPE MERCURE PHILIPPE MERCURE
La Presse

Plus de cas, plus de morts

Le Québec détient les deux tristes records du nombre de cas confirmés de COVID-19 et du nombre de morts liés à la maladie au pays – et ce, même si la population de la province est près de deux fois moindre que celle de l’Ontario. Le contraste avec la Colombie-Britannique est encore plus frappant. « La Colombie-Britannique me fascine. Ils ont complètement maîtrisé l’épidémie dès le début », observe Nimâ Machouf, épidémiologiste à la clinique médicale du Quartier latin.

Des biais ?

« La première question qu’il faut se poser, c’est : est-ce que la différence [entre le Québec et les autres provinces] est réelle ou factice ? », dit Maryse Guay, professeure au département des sciences de la santé communautaire à l’Université de Sherbrooke.

Pour le nombre de cas, on connaît les biais possibles. Plus on teste, plus on trouve de cas. Comme le Québec est maintenant la province qui pratique le plus de tests, il est peut-être normal qu’on y enregistre plus de cas. La comparaison des nombres de morts est plus compliquée à analyser. Le Dr Richard J. Côté, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), explique qu’au Québec, ce ne sont pas toutes les personnes déclarées mortes de la COVID-19 qui ont passé un test de dépistage. « Surtout lorsqu’il y a éclosion dans des milieux comme on en voit actuellement, les premiers cas sont testés, mais ensuite, on va confirmer les cas par lien épidémiologique », dit-il. Il a été impossible de savoir si la comptabilisation des morts est faite de la même façon en Ontario.

« Pour savoir si c’est réel ou factice, il faut analyser en profondeur les systèmes de surveillance, ce qui pourrait être fait après la pandémie. Actuellement, personne n’a le loisir de s’y pencher sérieusement », résume Maryse Guay, de l’Université de Sherbrooke. La Dre Caroline Quach-Thanh, pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste, responsable de l’unité de prévention et contrôle des infections au CHU Sainte-Justine, se méfie aussi des comparaisons et met en garde contre des biais possibles.

Un épicentre fort

Caroline Quach-Thanh tient à recadrer le débat. « Ce n’est même pas du Québec qu’il faut parler, c’est vraiment de Montréal. Les cas sont à Montréal, à Laval, en Montérégie et dans Lanaudière. C’est le grand Montréal métropolitain, c’est là où il y a de la transmission, c’est là que les CHSLD et les résidences de personnes âgées sont touchés. Il n’y a presque rien à Québec, il n’y a presque rien ailleurs. »

Alors que la grande région métropolitaine de Toronto compte 54 % des cas de COVID-19 confirmés en Ontario, Montréal, Laval, Lanaudière et la Montérégie comptent ensemble 74 % des cas québécois. Si on n’inclut que Laval et Montréal, la proportion est de 56 %.

« Montréal ne va pas bien », constate aussi Nimâ Machouf.

Les CHSLD

Il est maintenant clair que le point faible de la gestion québécoise se trouve dans les CHSLD et les résidences de personnes âgées. Plus de 70 % des décès liés à la COVID-19 ont eu lieu dans ces établissements au Québec. Or, le Dr Richard J. Côté rappelle qu’une proportion plus élevée d’aînés québécois se retrouvent dans de tels établissements que dans les autres provinces – de tous les aînés canadiens qui y vivent, la moitié sont au Québec. Notons que la population québécoise est aussi plus âgée que celle des autres grandes provinces canadiennes, et donc plus vulnérable.

La semaine de relâche

La fameuse semaine de relâche est encore évoquée par les experts consultés. Nimâ Machouf explique que les premiers cas qui ont frappé la Colombie-Britannique et l’Ontario provenaient surtout de Chine et d’Iran, deux pays qu’on savait fortement touchés par la COVID-19. « Je suis Iranienne d’origine et l’épidémie, ici, on l’attendait dès la fin de février. La communauté chinoise avait le même niveau d’alerte, elle savait qu’il fallait faire attention. » Par comparaison, de nombreux Québécois sont allés aux États-Unis et en Europe pendant la relâche, des zones où l’épidémie couvait bien souvent sous le radar des citoyens et des autorités. Ces Québécois ont rapporté le virus de façon beaucoup plus insouciante et l’ont transmis à des gens qui n’étaient pas sur leurs gardes.

La Dre Quach-Thanh rappelle que certaines communautés de la région de Montréal ont des liens très forts avec d’autres pays, ce qui a certainement contribué à amener des cas dans la région. Elle souligne notamment le cas des juifs hassidiques, qui ont des liens importants avec New York, une ville frappée de plein fouet par la COVID-19.

En Colombie-Britannique et en Ontario, la relâche avait lieu deux semaines plus tard qu’au Québec. Si la Colombie-Britannique a demandé à ses citoyens d’éviter les voyages non essentiels durant cette période, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a quant à lui incité ses citoyens à « sortir » et à « avoir du plaisir ». Cela fait dire à Nimâ Machouf que l’Ontario est peut-être une « bombe à retardement » et que les cas pourraient y exploser comme au Québec, mais avec deux semaines de décalage.

Un retard dans les tests

Si le Québec domine aujourd’hui le Canada pour le nombre de tests effectués, ça n’a pas toujours été le cas. « Au début, on a très peu testé au Québec, dit Nimâ Machouf. On a commencé à se reprendre autour du 23 mars, mais le début de l’épidémie est extrêmement important. Plus on restreint tôt l’expansion du virus, plus on est efficace dans la lutte. Une fois que c’est répandu partout, ça fait son chemin. » De façon plus positive, les experts vantent les mesures de confinement instaurées tôt au Québec. Des données de déplacement récoltées par Google suggèrent aussi que les Québécois respectent davantage les mesures que les résidants des autres provinces.

Des facteurs sociaux

Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, fait observer que les cas de grippe sont aussi plus élevés au Québec que dans les autres provinces canadiennes. Pendant la saison 2018-2019, 17 167 Québécois ont reçu un test positif pour l’influenza, presque trois fois plus qu’en Ontario (6422 cas). De nombreuses variables, dont les stratégies de tests et de vaccination, peuvent expliquer ces différences. Mais le professeur Mâsse soupçonne qu’il y a peut-être autre chose. « J’ai le sentiment, sans en avoir de preuve, que les facteurs sociétaux jouent un rôle dans cette différence, dit-il. Ces mêmes facteurs sociétaux qui causent potentiellement une partie de la différence entre le Québec et l’Ontario pour l’influenza pourraient aussi expliquer la différence entre les deux provinces au niveau de la COVID. » Bref, il est possible que les habitudes sociales des Québécois (plus de contacts entre les gens, par exemple) favorisent la propagation des épidémies davantage que dans les autres provinces canadiennes.