Ils étaient déjà enseignants, commerçants ou vendeurs de voitures. Face à la pandémie, ils ont créé des services de livraison bénévoles dans leurs communautés. Portraits d’initiatives originales qui font du chemin en région.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

À l’école de la livraison

Lorsque Maxime Giroux et Geoffrey Jouvin, qui enseignent tous deux l’anglais au secondaire à l’Académie Les Estacades, à Trois-Rivières, ont imaginé un service de livraison d’épicerie pour tous ceux qui veulent éviter de se déplacer (personnes âgées, parents de jeunes enfants, personnel hospitalier, etc.), ils étaient loin de se douter de l’ampleur qu’il prendrait.

« Au début, on ne savait pas si on réussirait à faire connaître le service », raconte Maxime Giroux.

En début de semaine, après à peine 15 jours d’activité, Profs Livraison comptait déjà une vingtaine d’enseignants bénévoles, dont une dizaine d’assidus, et traitait une quarantaine de commandes par jour dans les environs de Trois-Rivières. 

Les livreurs ont des dispositifs de paiement Square pour les clients qui le désirent, et des entreprises de la région leur ont prêté cinq véhicules. Les enseignants bénévoles paient toutefois leur essence, et les plus occupés, comme Maxime Giroux, font de grosses journées. « Vers 9 h, il y a déjà cinq à six commandes prêtes, et ça se termine vers 17 h, 18 h. »

Le supermarché où l’enseignant concentre ses activités n’ayant aucun service de commande, c’est lui qui les assemble en magasin. « On commence à très bien connaître les allées et les employés, assure-t-il. On fait des blagues en demandant si on va être invités au party de Noël ! »

Mais les enseignants servent aussi des supermarchés qui offrent la livraison. « Les gens nous disent que l’attente est d’une semaine. Nous, c’est dans la journée ou le lendemain. »

Après avoir remis les paquets, ils demandent aux clients s’ils acceptent d’être photographiés pour la page Facebook. Et à chaque publication, ils réitèrent la devise de Profs Livraison : « Si vous ne savez pas quoi faire chez vous, aidez quelqu’un ! »

Jusque chez Madame Poisson

Suzanne Poisson, 73 ans, habite seule dans son condo de Shawinigan, où elle est tout à fait autonome. Mais avec des problèmes cardiaques de longue date qui l’ont amenée une vingtaine de fois à l’Institut de cardiologie dans les dernières années, elle respecte scrupuleusement les consignes. 

Ses sorties se limitent à son terrain et, bien que son compagnon de 78 ans habite à un kilomètre à peine, elle ne l’a pas vu depuis trois semaines. Alors même en sachant que son Super C n’offrait pas de livraisons, elle a tenté sa chance. « Ils m’ont dit qu’ils venaient tout juste d’avoir quelqu’un. C’est là que j’ai trouvé mon ange gardien, elle est tellement gentille ! », s’enthousiasme-t-elle.

PHOTO FOURNIE PAR ISABELLE GUY

Isabelle Guy (au premier plan) et Suzanne Poisson

Cet « ange gardien », c’est Isabelle Guy, enseignante d’anglais à l’école secondaire des Chutes, qui a étendu le service Profs Livraison à Shawinigan le 30 mars. Suzanne Poisson a été sa première cliente. 

Depuis, Mme Guy a recruté une vingtaine de bénévoles. Ils se partagent une dizaine de commandes à noter, à remplir et à livrer par jour. Elle a eu des demandes de mères seules, de personnes âgées dont les enfants habitent une autre ville et, même, d’un enseignant retraité. « Il y a beaucoup de psychologie au téléphone, chaque appel dure au moins 15 minutes. C’est hyper valorisant. » Et c’est sans compter tous ceux qui, chaque jour, téléphonent pour s’informer du service, en promettant d’y faire appel la semaine suivante.

Ses collègues de Trois-Rivières et elle ont reçu des demandes d’autres régions désireuses d’implanter le modèle. Profs Livraison a de bonnes chances de faire école.

En courant dans un court rayon

Normalement, la mi-mai aurait dû ramener les Courses partagées de Sherbrooke, rendez-vous hebdomadaire où des coureurs s’entraînent en poussant des personnes à mobilité réduite dans des fauteuils adaptés autour du lac des Nations.

PHOTO MICHELLE BOULAY, LA TRIBUNE

August Myers livre l'épicerie à des clients en courant.

Voyant que ce ne serait pas possible, le propriétaire de la boutique Le Coureur, Joël St-Louis, a eu l’idée d’utiliser les fauteuils sur roues, qui ressemblent à de grosses poussettes, pour livrer des commandes à l’édifice Vü, résidence pour aînés de 12 étages située à proximité. Un premier employé, August Myers, s’y est d’abord attelé, puis d’autres se sont ajoutés cette semaine.

« Notre rayon d’action est assez court, tous les commerces sont dans un rayon d’un kilomètre de la boutique », indique M. St-Louis. Une manière de permettre à des personnes âgées de rester chez elles tout en soutenant les commerces locaux, comme les épiceries et la boulangerie Les vraies richesses. « C’est vraiment plaisant, et les employés font leur entraînement », dit M. St-Louis. « Une journée, August a fait 12 des 15 kilomètres qu’il avait à courir avec les livraisons. »

Comme beaucoup de magasins sont fermés parce qu’ils ne sont pas considérés comme des services essentiels, Le Coureur a dû se tourner vers la vente en ligne, activité qui exige beaucoup de temps. M. St-Louis limite donc son service de livraison pédestre à la résidence Vü, qui demande de 12 à 15 livraisons bénévoles par jour. Mais ça ne l’empêche pas de rêver. « Je vois plein de gens passer avec des carrosses à vélo, ils pourraient en faire beaucoup et servir plus loin… »

« Chaque fois, faites un sourire »

Sainte-Luce a beau ne compter que 3000 habitants, on n’y prend pas le confinement à la légère. Dès le 16 mars, alors qu’aucun cas n’avait encore été détecté dans tout le Bas-Saint-Laurent, le conseiller municipal Rémi-Jocelyn Côté avait déjà créé un service de livraison bénévole pour les commandes passées à l’épicerie et à la pharmacie locales. 

Aux précautions d’usage (se laver les mains, garder ses distances, etc.), il a ajouté une consigne : « Chaque fois, faites un sourire, soyez respectueux », dit celui qui est également conseiller chez un concessionnaire automobile. « Parfois, on est peut-être la seule personne que les gens vont voir dans la journée ou dans la semaine. »

Le service compte une douzaine de bénévoles, dont trois assurent la majorité des livraisons. M. Côté, qui, comme beaucoup de Québécois, s’est trouvé temporairement mis à pied, est du nombre. Avec parfois plus d’une quinzaine de commandes à livrer de la pharmacie, il parcourt une cinquantaine de kilomètres en moyenne par jour.

Son projet a été envoyé à la MRC pour que d’autres localités puissent s’en inspirer, et un entrepreneur de l’Abitibi l’a même joint à cette fin.