(QUÉBEC) Tout employé de commission scolaire ou de cégep jugé non essentiel pourrait devoir prêter main-forte au réseau de la santé, notamment dans les CHSLD

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Le ministère de la Santé et des Services sociaux se donne le pouvoir de réquisitionner « toute personne » à l’emploi des commissions scolaires et du réseau collégial pour combattre la pandémie de COVID-19. Une mesure hors du commun, adoptée par décret vendredi soir, qui n’est pas sans inquiéter les syndicats alors que l’incidence sur les enseignants et les enseignantes reste à définir.

Le gouvernement Legault pourra déplacer du personnel du réseau de l’éducation vers celui de la santé, notamment « pour amener des renforts dans les CHSLD et les résidences privées pour aînées, qui sont frappés de plein fouet par la crise », indique-t-on au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

Au début de la pandémie, Québec avait déjà enchâssé dans l’arrêté ministériel du 15 mars qu’un employé de la fonction publique pouvait être redéployé dans un autre secteur, selon le besoin, et ce, malgré les conventions collectives en vigueur. Toutefois, dans le nouvel arrêté ministériel du 10 avril, Québec va beaucoup plus loin.

On indique maintenant que « l’ensemble du personnel » des commissions scolaires et des collèges peut être redéployé dans le réseau de la santé, à l’exception du personnel dont « une prestation de travail est jugée essentielle » par le ministère de l’Éducation « pour le maintien des services éducatifs et d’enseignement ».

Ce qui est beaucoup plus large que ce qu’a laissé entendre vendredi la ministre de la Santé, Danielle McCann, qui indiquait que des professeurs de sciences infirmières au niveau collégial, par exemple, pourraient être appelés à prêter main-forte au réseau.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Danielle McCann, ministre de la Santé

« Les gens sont conscients qu’il y a une crise et qu’il faut aller prêter main-forte », soutient la directrice des communications de la Fédération des cégeps, Judith Laurier. « Il faut trouver un équilibre entre le nombre d’employés qu’on est capable d’envoyer et le nombre d’employés qui doivent rester pour s’assurer que l’enseignement se fait. »

De son côté, l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal explique être en attente de directives de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). 

Il nous manque beaucoup d’informations. On comprend que ça touche tous nos professeurs, alors on ne sait pas comment, dans la pratique, ça va s’organiser.

Catherine Beauvais-St-Pierre, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal

Toute personne réquisitionnée par le réseau de la santé « devra accepter d’être déployée », a par ailleurs confirmé le ministère de l’Éducation à La Presse.

Selon nos informations, ce sont les CIUSSS et les CISSS régionaux qui formuleront leurs besoins directement auprès des directions des cégeps et des commissions scolaires de leur territoire. Selon ce qu’affirme la Fédération des cégeps, « certaines directions » ont déjà été jointes par des établissements de santé.

Les « ressources qui détiennent une expertise pertinente » en santé et auprès de la clientèle de CHSLD pourraient être priorisées. On peut penser que des ressources puissent être déployées pour assurer un service de communication entre les familles et les résidences pour aînés, une nouvelle priorité du premier ministre.

Québec estime à 3500 le nombre d’enseignants dans les programmes de la santé du réseau scolaire (dans la formation professionnelle) et collégial.

Arrêté « très très large »

« À la lecture de l’arrêté, on comprend que la ministre de la Santé s’ouvre toutes les portes », a affirmé la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Sonia Éthier. « Il est très, très large, cet arrêté », souligne quant à elle la présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), Caroline Quesnel.

Le Ministère pourrait donc solliciter l’aide du personnel administratif, des préposés à l’entretien, des éducatrices spécialisées ou des ouvriers des cégeps et des commissions scolaires. Un monde de possibilités qui entraîne son lot d’inquiétudes dans le réseau de l’éducation, ont rapporté les syndicats consultés par La Presse.

« Quelque part, ça va prendre des garanties de santé et sécurité », souligne Mme Éthier de la CSQ, qui compte 125 000 membres du personnel de l’éducation. 

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Sonia Éthier, présidente de la CSQ

Tout le monde n’a pas les compétences pour aller dans un CHSLD, par exemple […]. On comprend qu’on est dans l’urgence, mais on insécurise les gens.

Sonia Éthier, présidente de la CSQ

C’est aussi l’avis de la présidente de la Fédération des employées et employés de services publics (FEESP-CSN), Nathalie Arguin. « On souhaite que ce soit basé sur du volontariat […], dit-elle. On souhaite également que l’information descende bien dans les réseaux. »

Questions en suspens

Est-ce que ces travailleurs pourront compter sur les services de garde essentiels ? Ceux qui ont des enfants malades seront-ils exemptés ? La formation sera-t-elle adéquate ? Comment choisira-t-on le personnel ? Autant de questions soulevées par les syndicats. « On a l’information au compte-goutte », relate Mme Éthier.

Québec doit fournir dès mardi un « guide d’application » aux directions des commissions scolaires et des cégeps, notamment pour gérer la rémunération des employés redéployés. Les syndicats dont les membres sont visés par l’arrêté ministériel ont aussi demandé à avoir une copie du guide explicatif.

Le personnel redéployé conservera le salaire qu’il reçoit dans le réseau de l’éducation ainsi que son lien d’emploi. Il devra aussi être admissible aux primes temporaires offertes aux travailleurs de la santé, de 4 et 8 %, annoncées par le gouvernement Legault dans la foulée de la pandémie de COVID-19.

Il n’a pas été possible de s’entretenir avec un représentant de la CSDM, lundi.