Une équipe d’infirmières du réseau public de la santé a secouru des résidants d’un CHSLD privé de Dorval qui dépérissaient à vue d’œil, sans soins de santé et d’hygiène de base, la pandémie ayant provoqué l’absence d’une grande partie des employés de l’endroit.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

« Un film d’horreur ». « Un cauchemar ». « Complètement fou ».

Des soignants et des familles de résidants joints par La Presse vendredi manquaient de mots pour décrire la situation dans laquelle certains pensionnaires de la résidence Herron étaient plongés jusqu’à l’intervention du centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, le dimanche 29 mars.

« Il n’y avait plus assez de personnes pour prendre soin des résidants », a expliqué la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. La ministre a annoncé vendredi que le CIUSSS a pris le contrôle des opérations au sein de la résidence, où la propagation de la maladie avait mis plusieurs employés hors jeu.

Plus d’une douzaine d’infirmières du CIUSSS ont notamment été envoyées en renfort d’urgence pour s’occuper des résidants.

« Ça va. Nous nous en occupons maintenant. C’est sous contrôle », a déclaré l’une de ces professionnelles à La Presse vendredi, en terminant son quart de travail.

« Tout le monde avait déserté »

Un membre du personnel soignant qui a demandé à ce que son nom demeure confidentiel parce qu’il n’était pas autorisé à parler aux médias a raconté dans quel état certains résidants se trouvaient avant l’intervention du CIUSSS.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Les proches de trois résidants ont confié à La Presse que le CHSLD Herron manquait de personnel depuis longtemps, et que la pandémie n’avait fait qu’accentuer le problème.

Des patients étaient affamés et assoiffés. Certains avaient été abandonnés avec leur couche souillée. Des pansements attendaient d’être changés depuis une éternité. « C’est irréel », a dit notre source.

Tout le monde avait déserté, c’était la débandade. Ils manquaient déjà de monde avant la crise. Avec la COVID, ça a éclaté.

Un membre du personnel qui s’est confié à La Presse

Le troisième étage, où vivent les patients en perte d’autonomie, a été le plus touché.

« Avant que le CIUSSS intervienne, ma mère m’a raconté qu’elle attendait pour qu’on la sorte du lit et qu’on l’installe dans sa chaise roulante, mais personne n’était là. Apparemment, il y avait deux employés pour tout l’étage. C’est peut-être une soixantaine de patients, des gens qu’il faut aider à manger et dont il faut changer les couches », affirme de son côté Peter Wheeland, dont la mère de 87 ans habite le CHSLD Herron.

« Son sac d’urine avait éclaté. L’urine était renversée sur le plancher et le cathéter continuait de s’égoutter sur le sol », rage-t-il.

« Puis on nous a dit que la cavalerie arrivait », raconte M. Wheeland, en référence aux infirmières accourues en renfort.

Selon le quotidien Montreal Gazette, c’est une infirmière du centre hospitalier de St. Mary qui aurait alerté la Direction de santé publique au sujet du CHSLD. Elle voulait transmettre au personnel le résultat positif d’une résidante testée pour la COVID-19, mais n’arrivait à joindre aucun membre du personnel ou de la direction. Le téléphone ne faisait que sonner dans le vide.

Au moins deux décès

Les autorités de la santé ont confirmé que deux décès dans l’établissement privé étaient attribuables avec certitude à la COVID-19. Mais plusieurs autres décès récents font l’objet d’une enquête. Selon Mme McCann, 18 autres décès ont eu lieu chez les résidants depuis un mois.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Les autorités de santé ont confirmé que deux décès au CSHLD Herron étaient attribuables avec certitude à la COVID-19.

« Nous allons faire toutes les vérifications nécessaires sur la façon dont les patients ont été traités », a déclaré un porte-parole du CIUSSS.

« Compte tenu de la situation qui prévalait au CHSLD, nous avons demandé au Ministère […] le pouvoir de placer la résidence sous tutelle », a ajouté le porte-parole.

« Nous mettons tout en place pour nous assurer de contrôler la situation, laquelle est en voie de stabilisation », a-t-il dit.

Problématique depuis longtemps

Les proches de trois résidants ont confié à La Presse que le CHSLD Herron manquait de personnel depuis longtemps, et que la pandémie n’avait fait qu’accentuer le problème.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Selon le quotidien Montreal Gazette, c’est une infirmière du centre hospitalier de St. Mary qui aurait alerté la Direction de santé publique au sujet du CHSLD Herron.

« On avait des problèmes depuis des mois. Ma mère n’avait pas d’eau chaude, et ils répondaient : “Nous manquons cruellement de personnel.” La plupart semblent être partis maintenant, et je les comprends. Ils gagnent de petits salaires, ici, ce n’est pas comme dans le réseau public. Allez-vous risquer votre santé dans ces conditions ? », dit Adam McLeish. Sa mère, qui a été infectée par la COVID-19, habite la résidence en attendant qu’une place se libère dans un établissement public.

La famille paye 4000 $ par mois, et le gouvernement lui redonne 750 $. Les résidants qui ont besoin de plus de soins payent beaucoup plus.

Il ne devrait pas y avoir de places privées comme ça. Je pense qu’on va réaliser ça avec cette situation.

Adam McLeish, fils d'une résidante

« Avant que les visites soient interdites, c’était déjà dur. Mais après, c’est devenu un cauchemar. Même avant la COVID-19, ils semblaient toujours manquer de personnel. Avec l’arrivée de la maladie, il n’y avait presque personne sur place », déplore Natalia Nituch, une infirmière dont le conjoint réside au CHSLD Herron.

Atteint de la maladie de Parkinson, l’homme avait du mal à se faire livrer ses médicaments à sa chambre cinq fois par jour, même avant la crise. « Vivre là est très coûteux. Mais l’argent ne va pas là où il devrait aller. Les employés font de leur mieux, mais il en manque tout le temps », dit Mme Nituch.

« Personne n’était prêt »

Sam Choueiri, président du Groupe Katasa, qui possède la résidence, n’a pas rappelé La Presse. Dans un courriel envoyé aux familles des résidants, la direction a souligné que « personne n’était prêt pour une telle chose ».

L’entreprise a dit dans son message avoir mis en place des mesures incitatives pour encourager le retour au travail des employés qui « ont fait preuve de peur dans cette situation stressante ».

« Notre principale préoccupation dès le premier jour a été et est toujours le bien-être de tous nos résidants », précisait le courriel.

En point de presse, le premier ministre François Legault a dit consulter chaque matin la liste des CHSLD où l’on répertorie le plus de cas de COVID-19. « Et moi, je pose la question à l’équipe de la santé : est-ce que le patron ou la patronne de ce CHSLD-là est compétent ou compétente ? Est-ce qu’il y a assez de personnel dans ce CHSLD-là ? […] Donc il y a vraiment un suivi individuel », a-t-il affirmé.