Les opérations semi-urgentes reprennent au compte-gouttes au Québec. Seules 12,6 % des opérations réalisées en temps normal ont eu lieu la semaine dernière, selon des données obtenues par La Presse.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

En d’autres mots, alors qu’il se pratique au Québec de 1800 à 1900 opérations urgentes et semi-urgentes par semaine (sur 9000 au total par semaine en incluant les interventions non urgentes), cette moyenne a baissé à 225 la semaine dernière.

Expliquant vouloir faire de la place aux patients atteints de la COVID-19 dans les hôpitaux, la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a ordonné à la fin mars le report de toutes les opérations non urgentes et semi-urgentes. Seules les opérations urgentes ont été maintenues.

À l’heure actuelle, les opérations semi-urgentes reprennent, mais très lentement.

« Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) peut vous assurer que des interventions semi-urgentes ont eu lieu [durant la dernière semaine], mais en ce qui concerne les [non urgentes], elles sont toutes reportées », confirme une porte-parole du MSSS, Marie-Louise Harvey.

La directive évoluera-t-elle la semaine prochaine pour permettre un nombre accru d’interventions chirurgicales ? « La situation est analysée quotidiennement et les directives seront modifiées selon l’évolution de la pandémie », ajoute Mme Harvey.

Président de l’Association québécoise de chirurgie, le DSerge Legault indique que partout au Québec, les équipes des blocs opératoires appliquent la directive ministérielle de réduire au maximum l’activité chirurgicale en continuant, évidemment, d’opérer les cas urgents et certains cas semi-urgents. « Cet exercice est délicat, déchirant et difficile », souligne le DLegault.

De son côté, le Dr Sarkis Meterissian, chirurgien en oncologie, explique que l’activité « reprend tranquillement » au bloc opératoire de l’hôpital Royal Victoria (affilié au CUSM). Ainsi, la semaine dernière, le chirurgien a opéré 5 patients atteints de cancer sur sa liste d’attente qui en comptait 22. « Rien n’est gagné, prévient toutefois le Dr Meterissian, la suite des choses va dépendre de l’évolution des cas de COVID-19 ayant besoin d’être hospitalisés. »

Difficile d’allonger les délais

« L’attente ne peut pas être éternelle », dit le DMartin Champagne, président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec.

Trois semaines de report, en oncologie, ça peut aller en général, « mais on ne peut pas attendre trois ou quatre mois, dit-il. Sinon, les nouveaux cas vont s’ajouter à ceux qu’on a reportés et tout va devenir urgent ».

Les projections de la Société canadienne du cancer rendent compte de l’urgence de reprendre le rythme. 

56 000

Nombre de nouveaux cas de cancer qui seront diagnostiqués au Québec en 2020, selon la Société canadienne du cancer

Au cours des dernières semaines, relève le DChampagne, les opérations de personnes atteintes de cancer ont presque toutes été reportées.

Selon les centres, entre 20 % et 60 % des traitements de chimiothérapie étaient encore faits, dit-il.

De lourds dilemmes à prévoir

À son avis, il faut maintenant vite réfléchir à une façon de redémarrer la machine. Déjà, le retard accumulé risque d’entraîner de lourds dilemmes.

Cela peut vouloir dire, avance le DChampagne, qu’il faudra peut-être prioriser éventuellement les patients dont les anesthésies seront moins longues, pour pouvoir opérer davantage de patients.

Cela peut aussi vouloir dire que certaines personnes ne seront pas opérées par leur médecin, peut-être pas dans leur hôpital ni même dans leur région.

Il a fallu beaucoup d’agents anesthésiants, dans le monde, pour induire des comas artificiels chez les patients atteints de la COVID-19 qu’il fallait intuber. L’oncologie a donc pâti de cela, tout comme du manque de matériel comme les masques et les gants.

Les plans de traitements ont dû être repensés. Leur fréquence ou leur intensité ont souvent été modifiées.

Certains patients qui devaient se faire opérer ont plutôt été dirigés en radiothérapie, quand cela était possible.

Des patients qui avaient une chimiothérapie palliative – « ce qui peut durer plusieurs années » – et dont l’état était stable ont dû faire une pause. 

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le Dr Martin Champagne, président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec

On a fait les chimiothérapies urgentes et celles qui ont un but curatif.

Le DMartin Champagne, président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec

Comme le « cancer ne prend pas de pause », le DSarkis Meterissian, chirurgien oncologue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), souhaite lui aussi que Québec planifie déjà un plan « après-COVID » pour éviter que les listes d’attente en chirurgie ne s’allongent et que certains patients atteints de cancer ne soient pas opérés à temps.

Pierre Taillefer, qui a appris en mars qu’il était atteint d’un cancer du poumon, devait quant à lui se faire opérer le 2 avril au CHUM. L’opération, qui avait été jugée urgente, a été annulée et aucune autre date ne lui a été donnée.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Atteint d’un cancer du poumon, Pierre Taillefer est en attente d’une opération. 

En lieu et place, il a reçu de la chimiothérapie cette semaine, « mais c’est un traitement qui affaiblira [s]on système immunitaire et qui [l’]exposera davantage à la COVID-19 ».

« Le médecin m’avait aussi dit que je serais un excellent candidat pour l’immunothérapie, mais là encore, tout est stoppé de ce côté. »

Quelques nouvelles des « oubliés »

Parmi les patients dont La Presse racontait l’histoire samedi dernier, Marie-Claude Langlois a finalement pu être opérée.

Atteinte d’un cancer de la peau, cette infirmière a poussé un grand soupir de soulagement lorsqu’elle a reçu l’appel du CUSM au début de la semaine. D’abord reportée, son opération considérée comme semi-urgente a eu lieu jeudi.

Cette infirmière de profession, « toujours là » pour ses patients, nous avait confié avoir l’impression que le système de santé la laissait tomber au moment où elle avait besoin de lui. Comme la ministre de la Santé a décidé de jeter du lest en ce qui concerne sa directive d’annuler toutes les opérations semi-urgentes, son chirurgien a pu lui retirer sa tumeur.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Claude Langlois et son conjoint, Alain Laperrière

Alors qu’elle attendait son tour pour accéder au bloc opératoire jeudi, Mme Langlois a glissé à son conjoint qu’elle espérait que les autres « oubliés de la crise » auraient autant de chance qu’elle. « Ma femme a toujours pensé aux autres avant elle-même », nous a dit son conjoint, Alain Laperrière, ému.

Atteint d’un cancer colorectal de stade 2, Alain G. Roy, qui témoignait aussi dans notre reportage, a quant à lui été opéré mercredi. Aussi considéré comme un cas « semi-urgent », l’homme de 64 ans est extrêmement soulagé. « Il me reste à espérer qu’il n’y a pas d’infection et que les résultats de la pathologie me sauvent de la chimiothérapie », nous a écrit le sexagénaire qui était terrifié de « tomber entre deux chaises » en ces temps de pandémie.