Sur la photo, ils sourient. Leur regard brille.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

PHOTO FOURNIE PAR CAROLINE DE LA MOTTE

John, 75 ans, et Françoise de la Motte, 81 ans, auraient fêté leur 45e anniversaire de mariage le 29 mars. Ils sont morts à sept jours d’intervalle, le 24 et le 31 mars, emportés par la COVID-19. 

« Je vous présente John et Françoise de la Motte, mon père et ma mère. Le 29 mars, ils auraient fêté leur 45anniversaire de mariage. La COVID-19 en a décidé autrement. Ils sont morts à sept jours d’intervalle. »

C’est leur fille Caroline qui raconte sur sa page Facebook, sous une photo prise lors d’un joyeux road trip qu’elle avait fait avec ses parents pour célébrer ses 40 ans.

Je dis « raconte », mais c’était davantage comme un cri du cœur. À la fois un hommage émouvant à ses parents, un avertissement crève-cœur pour ceux qui banalisent encore la maladie et un puissant appel à l’humanité et à la douceur en ces temps si douloureux.

D’origine française, Caroline vit à Montréal depuis 20 ans. Loin de l’Alsace de son enfance, mais en même temps très près. Tous les samedis matin, pendant une heure, elle avait pris l’habitude de parler par Skype à ses parents qui habitaient le village pittoresque de Saint-Amarin, au fond d’une belle vallée alsacienne. Pour sa mère, qui avait 81 ans, c’était comme passer à la télé. Coquette, elle s’assurait toujours que ses cheveux soient coiffés de façon impeccable pour ce rendez-vous avec sa fille. Au bout du fil, Caroline rigole en évoquant ce souvenir. Puis, sa voix se brise.

Elle aurait rêvé de passer son confinement à faire du pain et des arcs-en-ciel et à se dire « ça va bien aller ». Mais la vérité, c’est que ça ne va pas du tout.

Il y a quelques semaines à peine, ses parents étaient de si bonne humeur… Sur Skype, ils lui disaient qu’ils avaient hâte à leurs retrouvailles dans le sud de la France l’été prochain. Ils avaient entendu parler du coronavirus. Ils savaient que la situation était grave en Italie. Ils prenaient des précautions pour faire leurs courses. Mais ils se sentaient loin de cette menace. Et Caroline était rassurée de les savoir loin de ce chaos. Ça va bien aller…

Et puis, tout a basculé.

Le dimanche 15 mars, jour d’élections municipales en France, son père est allé voter. « Le soir, on devait se parler. Et il m’a écrit pour me dire : “Je ne me sens vraiment pas bien. Je vais me coucher.” Il était 20 h 30. Je trouvais ça vraiment bizarre. »

Âgé de 75 ans, son père avait eu un AVC il y a deux ans et souffrait d’emphysème. « Mais là, l’ironie de l’histoire, c’est qu’il était vraiment en forme. Sa capacité de respiration s’était vraiment améliorée. »

Sa mère avait aussi surmonté des problèmes de santé avec beaucoup de courage ces dernières années – elle faisait de l’insuffisance rénale, avait subi une greffe il y a sept ans et ne se plaignait jamais. Elle avait eu des symptômes digestifs dans la semaine. Mais rien qui ait pu sembler inquiétant a priori. Une banale gastro, croyait-on. En rétrospective, Caroline réalise que c’étaient des signes sournois de la COVID-19.

Tout s’est passé très vite. Le vendredi 20 mars, lorsque Caroline a appelé ses parents, l’état de santé de son père s’était détérioré et il partait aux urgences, en détresse respiratoire. Le lendemain, en entendant la voix d’outre-tombe de sa mère, qui dépérissait aussi, Caroline a décidé de sauter dans un avion pour la France. Elle est arrivée juste à temps pour retrouver à la maison sa mère amaigrie et l’envoyer à l’hôpital. Mais il était déjà trop tard.

Son père est mort deux jours après l’arrivée de Caroline en France, sans qu’elle puisse se rendre à son chevet, mesures d’urgence sanitaire obligent. Sa mère a subi le même sort une semaine plus tard.

« Ne pas pouvoir serrer sa mère dans ses bras alors qu’elle souffre et lui dire au revoir devant l’ambulance en espérant qu’elle va s’en sortir, mais en sachant très bien que je l’ai envoyée mourir dans un endroit où au moins elle ne souffrirait pas, ça va me hanter pour le reste de ma vie. »

Caroline a rangé la demeure familiale, qui était la maison de sa grand-mère, pleine de souvenirs d’enfance. Une maison pleine de vie tout d’un coup vide et silencieuse. Elle a fermé la porte derrière elle, a laissé la clé aux voisins avant de rentrer se mettre en isolement à Montréal. La femme en elle était en paix d’avoir fait tout ce qu’il était possible de faire dans les circonstances. Mais la petite fille intérieure avait le cœur brisé de n’avoir pu serrer ses parents dans ses bras une dernière fois.

« Cette maladie est odieuse à cause de ça. Ne pas pouvoir tenir la main de son père et de sa mère pendant qu’ils rendent leur dernier souffle, c’est odieux. »

***

Tous les deuils sont difficiles. Mais ce traumatisme-là chez les endeuillés de la COVID-19 qui n’auront pas pu accompagner physiquement les gens emportés par la maladie, il faudra le prendre en considération, me dit Caroline. Elle me cite Marie Laberge qui, dans l’excellent documentaire Mourir, c’est la vie*, rappelait qu’il fut un temps où les gens en deuil portaient du noir pendant un an. C’était un signal pour dire aux gens qui les entourent : « Je suis fragile en ce moment. Faites attention à moi. Soyez plus doux que d’habitude, soyez plus compréhensifs. Parce que le deuil est un évènement qui vous frappe, qui vous change, qui vous ébranle. »

Même si on a perdu ces codes sociaux, Caroline souhaite que l’on se souvienne de leur signification dans l’après-pandémie. C’est ce qu’elle écrivait dans l’hommage à ses parents. Lorsque les endeuillés sortiront de leur maison pour aller enterrer leurs morts, n’oubliez pas à quel point ils seront fragiles. « Plus que jamais, on aura besoin de douceur, de délicatesse et d’humanité. J’espère que ce sera le legs de cette pandémie… Car il faut bien que je trouve un sens à tout cela… »

Elle souhaite que notre société ait du courage. « Le courage de faire des choses que l’on n’a pas l’habitude de faire. Le courage d’avancer sans savoir où on va aller. »

Elle souhaite que notre société ait aussi de la décence. « C’est la valeur que mes parents nous ont enseignée à ma sœur et à moi et je pense que cette attitude de respect, de tact et de délicatesse sera mon bouclier, mon arme et mon message pour le reste de ma vie, car c’est un geste puissant même s’il n’est pas spectaculaire. »

Elle souhaite particulièrement que tous aient la décence de respecter les règles de confinement et de distanciation sociale. 

Je comprends les gens qui sont insouciants parce qu’ils ne sont pas touchés par le drame personnellement. Mais c’est complètement irresponsable. Parce que quand le virus rentre dans une famille, ça rentre vite. Tu ne le vois pas venir. Tu n’as pas de signe précurseur.

Caroline de la Motte

« Sur l’échelle d’une vie, d’une année, qu’est-ce que c’est de passer deux mois à faire attention aux autres ? À sauver des vies simplement en maintenant deux mètres de distance entre deux personnes ? Le geste est tellement anodin qu’on n’y prête pas de valeur alors que ça fait toute une différence. »

Pour les soutenir dans cette épreuve, Caroline et sa sœur Isabelle, qui vit en région parisienne, ont la chance d’être entourées de gens aimants et bienveillants. Dans une pandémie, on peut perdre son humanité, devenir très égoïste et très sauvage. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit autour d’elles. « J’ai reçu une immense vague d’amour de mes amis. » Des vidéos, des chansons, de doux messages, des fleurs, de petites attentions… Tout ça fait un bien immense. « Pendant la prochaine année, on va être fragiles. On a beaucoup de résilience. On a beaucoup de force. Mais on aura besoin de cette douceur. »

Elle en souhaite autant à tous ceux qui vivront un drame semblable au sien. Car même si nous aurons peut-être la « chance » au Québec d’avoir moins de morts qu’ailleurs, n’oublions pas, quel que soit le scénario, que les vies perdues ne sont pas des statistiques. Ce sont des pères, des mères, des amours, des amis… Ce sont des John et des Françoise qui riaient avec leurs filles il y a quelques semaines encore et qui reposent aujourd’hui dans deux urnes côte à côte, sans avoir eu de funérailles.

À leur mémoire, plus que jamais, prenons soin des vivants.

> Regardez le documentaire Mourir, c'est la vie