(Ottawa) Tandis que le gouvernement fédéral s’attelle aux répercussions de la COVID-19 sur la santé publique et l’économie, des militantes féministes signalent que l’on néglige l’impact disproportionné de la crise sur les femmes.

Teresa Wright
La Presse canadienne

Le ministère canadien des Femmes et de l’Égalité des genres a été chargé d’examiner comment les diverses mesures et dépenses gouvernementales affectent différemment les hommes et les femmes, tout en tenant compte d’autres facteurs tels que l’âge, l’origine ethnique, et le revenu. Cette pratique, désignée comme l’« analyse comparative entre les sexes plus » ou l’ACS+, a longtemps été prônée par les libéraux.

Mais un nombre croissant de voix s’élèvent, tant sur la scène nationale qu’internationale, pour réclamer une meilleure prise en compte des besoins des femmes en réponse à la pandémie.

La semaine dernière, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé une aide de 40 millions aux refuges pour les victimes de violence conjugale et sexuelle. Un montant supplémentaire de 157,5 millions a également été octroyé afin d’assurer que les refuges pour sans-abri demeurent sûrs et accessibles.

La ministre des Femmes et de l’Égalité des genres, Maryam Monsef, affirme que ce financement a été débloqué après qu’elle eut fait part de ses préoccupations quant aux risques auxquels sont confrontées les femmes dans des situations de violence, maintenant que les Canadiens sont invités à se confiner chez eux.

« Pendant les 48 premières heures, mon équipe et moi avons téléphoné les acteurs du milieu et leur avons demandé :’’Que devons-nous faire ? Quelle est la première étape ?’’Et ils ont tous dit la même chose :’’La violence à caractère raciste et sexiste va augmenter, alors vous feriez mieux de vous assurer que les refuges ont la capacité, que les centres pour victimes d’agression sexuelle ont la capacité et que les différents organismes pour femmes ont la capacité’’ », raconte la ministre Monsef.

Elle affirme que le téléphone ne dérougit pas au sein de l’unité d’ACS+, qui a le mandat d’examiner toutes les notes internes du cabinet et les soumissions du Conseil du Trésor.

Mais hormis le financement annoncé pour les refuges, la chercheuse principale du Centre canadien de politiques alternatives, Katherine Scott, voit peu de preuves que le gouvernement adopte bel et bien une perspective sexospécifique dans le cadre de la lutte contre la COVID-19.

« Il ne nous semble pas évident que (le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres) soit très impliqué », avance-t-elle.

Pourtant, le nouveau coronavirus frappe les femmes de plein fouet.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les femmes représentent 70 % des travailleurs de la santé et des services sociaux à travers le monde, ce qui les place en première ligne, avec un plus grand risque d’exposition à la maladie. Les femmes occupent également de manière disproportionnée des emplois moins bien rémunérés, notamment dans le commerce de détail et le secteur des services. Et même celles qui touchent des revenus plus élevés doivent composer avec un écart salarial systémique et persistant par rapport à leurs confrères masculins qui remplissent les mêmes tâches.

Les femmes sont également surreprésentées parmi les personnes sans-emploi, les chômeurs et les travailleurs à temps partiel en raison de leurs responsabilités au foyer, que ce soit pour prendre soin d’enfants ou de parents vieillissants.

En tenant compte de ces facteurs et en adoptant une perspective intersectionnelle qui inclut l’origine ethnique, l’âge et le statut socioéconomique, entre autres, force est de constater que les Canadiennes seront dans bien des cas les plus durement frappées par cette pandémie, tant sur le plan personnel que financier.

Les données publiées cette semaine par Statistique Canada le reflètent déjà, en montrant que les femmes sont parmi les plus touchées par les pertes d’emplois liées à COVID-19. Dans la principale tranche d’âge de la population active, de 25 à 54 ans, le taux de perte d’emploi des femmes est deux fois plus élevé que celui des hommes.

Une quarantaine de membres des conseils consultatifs du G7 pour l’égalité des sexes, dont la lauréate du prix Nobel Malala Yousafzai, l’actrice et ambassadrice de bonne volonté d’ONU Femmes Emma Watson et l’ambassadrice du Canada en France Isabelle Hudon, ont exhorté les dirigeants mondiaux à se pencher sur les dimensions sexospécifiques de cette crise dans une lettre publiée semaine dernière.

Les signataires ont notamment réclamé des mesures spéciales pour appuyer les travailleuses de la santé et intervenantes sociales ainsi qu’un accès garanti aux services de santé sexuelle et reproductive, dont l’avortement. Dans ses communications, le gouvernement devrait également encourager les hommes à faire leur juste part en ce qui concerne les tâches domestiques et l’éducation des enfants, ont-elles revendiqué.

Car la crise exacerbe les inégalités, explique Mme Scott, qui déplore d’ailleurs les messages d’encouragement selon lesquels nous sommes tous dans le même bateau.

« La façon dont nous vivons (la pandémie) est très inégale, insiste-t-elle. Quand nous aurons du recul, nous observerons des divisions sociales assez profondes qui étaient préexistantes et qui seront reproduites dans ces données. »