« Ça va bien aller », s’était dit Stéphanie.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Le creux de l’après-temps des Fêtes était passé. L’arrivée du printemps annonçait le retour en masse des clients au restaurant et dans les salles de spectacle, où travaille la Montréalaise. Il était temps, avait-elle pensé.

Et puis, un premier choc. Le 16 mars, Québec a interdit les rassemblements de plus de 250 personnes. Du coup, Stéphanie perdait son emploi dans le milieu des spectacles. « Je me suis dit qu’il me restait encore le resto… »

Le lendemain matin, le proprio du restaurant a convoqué le personnel. L’établissement fermait ses portes jusqu’à nouvel ordre. Second choc. Maître d’hôtel, Stéphanie a accusé le coup, stoïque, dans l’espoir de rassurer les serveuses abasourdies. Ça va bien aller, les filles…

En réalité, elle était pétrifiée. « Je me disais : “ça ne se peut pas, c’est too much…” J’étais comme gelée. J’ai perdu mes deux jobs en 24 heures ! »

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Stéphanie vient de recevoir sa dernière paie. Elle l’a passée dans le loyer du mois d’avril. Il lui reste un peu d’argent pour acquitter les factures. Presque rien pour manger.

Quand je l’ai rencontrée, lundi, elle était en file pour recevoir un panier d’épicerie d’urgence. Une longue file, patiente et résignée, qui s’étirait sur un trottoir de la rue Rielle, à Verdun.

Une file qui risque de s’étirer encore, à mesure que la crise du coronavirus pousse des milliers de gens au chômage – et force une partie d’entre eux à se tourner vers les banques alimentaires, pour la première fois de leur vie.

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« La demande a explosé », lâche le directeur général du Réseau d’entraide de Verdun (REV), Rudi Svaldi. Il me parle tout en gérant la circulation autour d’un camion rempli à craquer de denrées, récoltées le matin même dans un entrepôt de Moisson Montréal.

Son équipe est à bout de souffle. « On ne prend plus les noms des gens. C’était trop long. On a arrêté de compter. »

Ce n’est pas une surprise. Dès le 16 mars, François Legault a dit s’attendre à une hausse de fréquentation des banques alimentaires. La demande pourrait doubler dans la province, a estimé Banques alimentaires Québec.

Ça veut dire 800 000 personnes forcées d’avoir recours à une aide d’urgence, chaque semaine.

Huit cent mille Québécois, affamés.

Ce n’est pas une surprise. Ça n’en est pas moins dramatique.

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Rudi Svaldi a prévu de distribuer 300 paniers d’environ 30 kg chacun. Le camion regorge de légumes et de fruits frais, de viande, d’aliments secs, et même d’huile d’olive. De quoi tenir la semaine, ou presque, pour une famille moyenne.

Lentement, la distribution se met en branle. Sur le trottoir de la rue Rielle, à bonne distance les uns des autres, des chômeurs, des assistés sociaux, des étudiants et des immigrants attendent leur tour depuis déjà deux bonnes heures.

Il y a Oscar, père de famille latino-américain fraîchement débarqué au Québec. Il a perdu son emploi dans le secteur de la manutention, à cause des mesures de confinement. Il n’y arrive plus.

Il y a Krimo, qui parvenait à joindre les deux bouts grâce à de petits boulots de rénovation, au noir, ici et là. « Les gens ne nous veulent pas chez eux. » Son frigo est vide.

Il y a Pierre, avocat œuvrant dans le milieu communautaire. Ses dossiers à la cour ont été reportés. Ses rencontres avec les clients ont été annulées. Bref, il en arrache, lui aussi. Il n’a pas peur de l’admettre. « Au bout du compte, il faut survivre. »

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La quinzaine de bénévoles du Réseau d’entraide de Verdun se sont installés dans une cour d’école. Le local habituel, dans un garage, est trop étroit pour être sécuritaire.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Le Réseau d’entraide de Verdun est la seule banque alimentaire qui continue à offrir des paniers de nourriture, sur le terrain, à Verdun. Lundi, une longue file s’étirait sur le trottoir.

Rudi Svaldi a distribué des masques de plongée aux bénévoles pour les empêcher de se toucher le visage. Il leur ordonne sans cesse de se laver les mains. Il a un peu l’air d’un caporal. Il déteste ça. « Notre mission, c’est d’être accueillants, empathiques. Pas d’avoir une approche quasi militaire comme celle-là… »

Mais il n’a pas le choix. « Si j’attrape le coronavirus, et si les autres bénévoles l’attrapent, que va-t-il se passer avec les 300 familles qui comptent sur nous ? Il n’y aura pas de relais. »

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Avec la pandémie, les banques alimentaires ont été frappées par une tempête parfaite. Non seulement les demandes d’aide explosent un peu partout, mais aussi une bonne partie des bénévoles, âgés de 70 ans et plus, ont été forcés de se retirer.

D’autres ont cessé de prêter main-forte. Parce que faire du bénévolat, en pleine pandémie, c’est risquer sa vie.

Alors que les besoins n’ont jamais été aussi criants, les organismes manquent de bras.

Le REV est la seule banque alimentaire qui continue à offrir des paniers de nourriture, sur le terrain, à Verdun. Certains organismes de dépannage ont suspendu leurs activités. D’autres se sont repliés sur les livraisons à domicile. « Mais c’est super énergivore, dit Rudi Svaldi. En termes de volume, on coupe l’offre du tiers. »

Il aimerait pouvoir embaucher du personnel. Rémunérer des gens.

Parce que la distribution de paniers est un boulot dangereux, éreintant. « Ça va bien au-delà de l’implication bénévole habituelle. La cadence de travail est trop dure. Moi-même, je suis en forme et ça me prend trois jours à m’en remettre ! »

François Legault a promis de fournir « tout l’argent nécessaire pour répondre à la demande ». Québec a débloqué 2 millions pour soutenir les banques alimentaires de la province.

Pour l’instant, Rudi Svaldi n’a pas vu la couleur de cet argent.

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« Il n’y a pas de gêne à aller dans les banques alimentaires, a insisté M. Legault en point de presse, le 26 mars. Ce n’est pas votre faute si vous avez perdu votre emploi. »

Stéphanie est inquiète, face à un avenir incertain. « On n’a pas de référence, ça n’est jamais arrivé ! On comprend que tout le monde ne sera pas de retour après la pause… ce sera graduel. »

Stéphanie est inquiète, donc, mais elle n’est pas gênée. Elle n’a pas eu à piétiner son orgueil pour se mettre en file sur un trottoir de Verdun.

« La honte, c’est quand tu n’acceptes pas quelque chose. Ce serait de me faire croire que je n’ai pas à venir ici puisque j’ai encore de la place sur mes cartes de crédit… Ça, ce serait de l’orgueil mal placé. »

S’il y a des surplus, elle cuisinera des plats pour un ami, lui aussi sur la corde raide. « Il n’y a pas de la honte, juste de la solidarité. »