Deux employés incités à travailler malgré des symptômes suspects auraient fait du CHSLD de Sainte-Dorothée le plus important foyer de COVID-19 du Québec, croit le principal syndicat de l’établissement.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

L’immense résidence du boulevard Samson, à Laval, compte au moins 105 patients et des dizaines de travailleurs malades. Huit aînés sont morts.

« C’est l’enfer, a décrit l’infirmière Sylvie Morin, mardi, en terminant son quart de travail. Sur mon étage, pas mal tout le personnel a testé positif COVID-19. » Elle y a échappé jusqu’à maintenant.

Parmi les résidants malades, « je vais vous dire, je n’ai jamais vu ça, ça part vite. Les gens meurent vite, c’est quelque chose », a poursuivi l’infirmière. « Une dame, le matin elle allait bien, et la nuit, je reviens et elle était décédée. Ça n’a pas d’allure. »

Quelques dizaines de minutes plus tôt, un fourgon funéraire venait récupérer une dépouille devant des portes automatiques ornées d’un arc-en-ciel.

Depuis quelques jours, l’administration a abandonné l’idée de rassembler les malades dans une salle à manger de l’édifice, qui servait de « zone rouge ». Les cas sont si nombreux que chacun a été retourné dans sa chambre.

« Un fiasco total »

Selon le syndicat affilié à la CSN qui représente les préposés aux bénéficiaires, les concierges, les techniciens et le personnel de bureau, une grande partie de ce drame aurait pu être évitée si des mesures de précaution plus strictes avaient été imposées. Dans la semaine du 22 mars, deux travailleurs (un préposé aux bénéficiaires et une infirmière auxiliaire) ont ressenti des symptômes. Ils ont demandé à être mis en arrêt de travail et à passer un test pour la COVID-19.

L’employeur « leur a répondu “non” parce qu’ils n’avaient pas tous les symptômes », affirme Gilles Tremblay, conseiller syndical à la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN). Ces employés ont donc continué à travailler et ont été en contact avec des dizaines de patients. Ils ont été testés la semaine suivante. Le résultat s’est avéré positif.

Cette version des faits a été corroborée par une source indépendante à l’interne, selon laquelle des résidants ont présenté des symptômes graves dès le lendemain de leur premier contact avec le préposé malade. La maladie se serait répandue comme une traînée de poudre dans le sillage de ces deux employés.

Ce sont les employés qui l’ont rentrée à Sainte-Dorothée. Ce n’est pas de leur faute, mais c’est comme ça.

Gilles Tremblay, conseiller syndical à la FSSS-CSN

« Le 22 mars, on n’avait pratiquement pas de cas, poursuit-il. La semaine suivante, on avait plusieurs nouveaux cas aux étages où ils ont travaillé. Après, ç’a dégénéré dans toute la bâtisse.

« La situation est un fiasco total. La direction n’a pas appliqué les normes de François Legault et du Dr Arruda. Si elles avaient été respectées dès le 22 mars, rien de ça ne serait arrivé, ou en tout cas, ç’aurait été moins pire. »

Courriels à l’appui, le syndicat CSN rapporte d’autres cas où on aurait refusé que des employés symptomatiques restent chez eux ou subissent un test qu’ils avaient demandé. Une soignante se serait notamment mise en quarantaine volontaire contre l’avis de son employeur. Elle aurait par la suite reçu un résultat de test positif à la COVID-19.

« Les directives peuvent changer rapidement »

Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval n’a pas voulu évaluer l’hypothèse du syndicat.

« Je ne peux pas confirmer cette information parce qu’on ne l’a pas », a fait valoir le porte-parole Pierre-Yves Séguin.

« Nous calquons nos directives sur les directives ministérielles ou sur celles de la Direction de santé publique à Québec. On navigue dans une situation qui n’a jamais eu lieu. Les directives peuvent changer rapidement. »

Le directeur régional de santé publique de Laval, le Dr Jean-Pierre Trépanier, a expliqué qu’au début de l’épidémie, seuls les voyageurs étaient testés pour la COVID-19 au Québec, tout en faisant valoir que tout travailleur présentant des symptômes pouvait subir le test. « On avait toujours de la place pour les travailleurs de la santé », a-t-il dit.

« Au début, c’était dur de faire retirer les travailleurs s’ils n’avaient pas de toux franche ou de fièvre, a rapporté Déreck Cyr, vice-président du syndicat SIIIAL-CSQ, qui représente les infirmières du CHSLD de Sainte-Dorothée. Les travailleurs se faisaient dire non. Il y avait une crainte que trop de monde s’en aille. Il fallait vraiment avoir des signes et symptômes francs. »

Contagion inattendue

Mais ces critères restreints ont maintenant été jetés par-dessus bord. Tous les employés du CHSLD de Sainte-Dorothée, qu’ils soient symptomatiques ou non, subiront un test diagnostique pour savoir s’ils ont la COVID-19, a annoncé mardi le CISSS de Laval. Mardi après-midi, des travailleurs rapportaient avoir déjà subi la fameuse prise d’échantillon avec un long coton-tige dans le nez.

« À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle », a expliqué le Dr Trépanier.

La semaine dernière, voyant que le nombre de cas augmentait grandement au CHSLD de Sainte-Dorothée, la Santé publique a décidé de tester tous les résidants. « On ne s’attendait pas à une contagion de cette ampleur-là », dit-il.

Au moment même où des cas surgissaient au CHSLD de Sainte-Dorothée il y a une dizaine de jours, la même situation touchait un autre établissement de Laval, le CHSLD La Pinière. Mais aujourd’hui, cet autre établissement ne compte que 12 cas. La question de savoir pourquoi les deux éclosions n’ont pas cheminé de la même façon interpelle le Dr Trépanier.

« Il va falloir analyser plusieurs éléments. Comme la configuration des lieux. Les limites entre les zones chaudes et froides… », a-t-il indiqué.

12 jours de travail de suite

Mardi, devant la résidence, l’infirmière Sylvie Morin n’était pas la seule à exprimer son désarroi devant l’ampleur de la situation.

Sylvie, une infirmière auxiliaire qui n’a pas voulu fournir son nom de famille, en était à sa dixième journée de travail sans interruption. Elle en a au moins deux autres devant elle.

Les malades « sont partout », a-t-elle laissé tomber. « On est contaminés. »

La maladie est traîtresse, a-t-elle ajouté. Un patient peut avoir l’air malade et être déclaré négatif, alors qu’un autre « a dansé la veille et il teste positif ».

C’est stressant, c’est triste. Je ne veux pas voir partir mes résidants avec qui je travaille depuis des années.

Sylvie, infirmière auxiliaire

« On est stressés parce qu’on est constamment en contact avec des gens infectés, a confié Vanessa Tremblay-Lafond, préposée à l’entretien ménager. Ce sont des étages complets qui sont infectés. […] Dans le personnel, il y en a qui sont découragés, il y en a qui vont bien. »

« Ce sont des journées très, très difficiles, mais on se serre les coudes pour passer à travers », a dit le préposé aux bénéficiaires Jean Arthur Jean-Louis. « Le personnel est réduit. D’habitude, le soir, nous sommes trois préposés par étage. Maintenant, c’est parfois seulement un », a dit sa collègue Kerline Antoine.

Réal Clément, lui, venait simplement chercher des nouvelles de sa mère Florette Houle, 83 ans, atteinte d’alzheimer. « Elle ne doit pas comprendre ce qui arrive », a dit M. Clément. Il a longtemps attendu devant les portes du CHSLD avant de rebrousser chemin avec un numéro de téléphone en main. Aux dernières nouvelles, elle allait bien.

D'autres éclosions à Montréal

En plus du CHSLD de Sainte-Dorothée, d’autres résidences se sont ajoutées à la liste des établissements touchés par la COVID-19, mardi. À Montréal, le CHSLD Yvon-Brunet, dans Ville-Émard, compte maintenant 15 cas de COVID-19, dont 3 morts. Le CHSLD Réal-Morel, à Verdun, a pour sa part 9 cas entre ses murs et le CHSLD Manoir de Verdun, 28 cas, dont 8 morts.

Alain Croteau, président du Syndicat des préposés aux bénéficiaires du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, a estimé que la situation était « très difficile » sur le terrain. « Il manque de personnel », a-t-il dit.

M. Croteau croit que la propagation de la maladie se fait en partie par le personnel asymptomatique, qui « se promène d’un service à l’autre ». « Certains peuvent travailler une journée dans des zones chaudes et le lendemain, dans une zone froide », dit-il.

Les « zones chaudes » sont les sections de CHSLD devant servir à isoler et soigner les aînés infectés par la COVID-19, qui sont ainsi séparés des autres résidants logés en « zone froide ».