Alors que le nombre de personnes âgées hébergées en CHSLD et atteintes de la COVID-19 ne cesse d’augmenter dans la province et que Québec promet d’y envoyer plus de personnel, le président de l’Association des médecins gériatres du Québec et l’avocat Jean-Pierre Ménard craignent que les aînés ne soient les laissés-pour-compte de cette pandémie.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Les personnes âgées sont « menacées par des décisions arbitraires concernant les soins offerts, souvent inférieurs à ceux offerts aux plus jeunes », écrit le Dr Serge Brazeau, président de l’Association des médecins gériatres du Québec, dans une lettre ouverte obtenue par La Presse.

Me Jean-Pierre Ménard, avocat spécialisé dans la défense des droits des patients, s’inquiète pour les aînés hébergés et affirme qu’on « oublie les droits de ces personnes vulnérables ». 

« Or, on voit que ce sont les plus touchées par la maladie. Et qui parle pour eux autres ? » demande-t-il. Interpellé par « plusieurs situations extrêmement préoccupantes » survenues en CHSLD dans les derniers jours, Me Ménard a écrit une lettre à la ministre de la Santé, Danielle McCann, le 3 avril dernier.

Dans cette missive, que La Presse a aussi obtenue, il critique une directive du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) diffusée le 25 mars et qui prévoit que les aînés hébergés en CHSLD et atteints de la COVID-19 « doivent demeurer dans leur centre » et n'être transférés à l’hôpital « que de façon exceptionnelle et après consultation avec le médecin de garde ».

Me Ménard estime que cette directive « excède largement ce qui est strictement nécessaire pour faire face au contexte d’urgence actuelle ».

La façon dont on l’applique, c’est que c’est plus dur pour quelqu’un en CHSLD d’aller à l’hôpital. Or, on sait que les niveaux de soins sont plus limités en CHSLD.

Me Jean-Pierre Ménard, avocat spécialisé dans la défense des droits des patients

Dans sa lettre, Me Ménard demande à la ministre de révéler combien de patients hospitalisés ou soignés aux soins intensifs dans les hôpitaux proviennent des CHSLD.

En point de presse, mardi, Mme McCann a assuré que si l’état d’une personne hébergée se détériore « et qu’elle a besoin d’hospitalisation ou de soins intensifs, elle va être transférée » à l’hôpital.

Le Dr Brazeau partage l’inquiétude de Me Ménard sur les soins offerts aux aînés hébergés. Pour lui, l’accès à l’hôpital ne doit pas être injustement restreint. S’il croit surtout que la majorité des aînés hébergés en CHSLD doivent y rester, ils doivent tout de même y être bien soignés, plaide-t-il. « Il ne faut pas juste mettre des gardiens pour empêcher les visiteurs d’entrer. » 

Dans sa lettre ouverte, le Dr Brazeau écrit que « déjà insuffisant, le soutien aux aînés est encore réduit depuis le début de la pandémie […] Certains malades sont déjà menacés autant par le manque de support à leur perte d’autonomie que par le virus ».

Une réflexion au mauvais moment

La semaine dernière, le MSSS a demandé aux CHSLD du Québec de « mettre à jour » les niveaux de soins souhaités par les aînés hébergés.

En gros, les CHSLD étaient invités à déterminer si un patient voulait recevoir tous les soins possibles en cas de maladie grave, et donc par exemple être intubé et ventilé, ou plutôt recevoir des soins de confort. Pour Me Ménard, cette révision, qui se déroule en « pleine crise sanitaire, s’avère particulièrement problématique ». Notamment parce qu’avec l’interdiction des visites, les aînés sont laissés à eux-mêmes pour prendre ces décisions cruciales.

« Dans ce contexte, alors que le consentement libre et éclairé du patient ou de son représentant est essentiel pour l’établissement d’un niveau de soins, la révision systématique de l’ensemble des niveaux de soins pour tous les résidants des CHSLD est clairement inappropriée », a écrit Me Ménard à la ministre McCann.

L’avocat affirme que plusieurs familles l’ont contacté en disant que les résidants avaient subi de fortes pressions pour faire baisser leurs niveaux de soins. « On se base sur ces niveaux de soins pour envoyer ou non une personne à l’hôpital. Ça peut être problématique », affirme Me Ménard.

Plus d’employés en renfort

Devant le nombre croissant de CHSLD touchés par la COVID-19, le gouvernement Legault a annoncé mardi qu’il enverrait du renfort – médecins et personnel infirmier – pour limiter la propagation du nouveau coronavirus dans les foyers d’hébergement.

« Là où c’est le plus difficile, puis que je pense qu’il faut le dire aux Québécois, c’est toute la situation dans les CHSLD et les résidences pour personnes âgées », a admis le premier ministre lors de son bilan quotidien, qui s’est encore une fois alourdi avec un total de 150 morts (+ 29) et 9340 cas déclarés (+ 760).

On compte un bond de 50 hospitalisations pour un cumulatif de 583, dont 164 patients aux soins intensifs, un total identique à la veille. Ces données excluent toutefois les aînés infectés et soignés en CHSLD. « On a la chance d’avoir moins de personnes que prévu dans nos hôpitaux », s’est réjoui M. Legault. Québec décide ainsi de déplacer des ressources du réseau hospitalier vers les établissements pour aînés.

« On prend les grands moyens », a lancé le premier ministre. « D’abord pour être certains qu’on a tout le personnel. Ensuite, pour s’assurer qu’il y ait moins de rotation, que toutes les consignes soient respectées, comme [la séparation] des zones chaudes et les froides, et que les sorties et les entrées soient plus que jamais contrôlées. »

Ce sont maintenant 772 milieux de vie pour personnes âgées, dont 243 CHSLD, qui comptent des cas confirmés ou suspects de contamination à la COVID-19. C’est 31 de plus que lundi.

Des 150 décès au Québec, 44,7 % sont survenus en CHSLD et 20 % dans les résidences pour aînés.

« Je n’ai pas l’impression qu’on a sous-estimé la situation, a indiqué M. Legault. Dès les premières rencontres, on s’est tout de suite dit que c’était là, la priorité. […] Puis, il faut comprendre que les personnes qui sont dans les CHSLD, elles sont déjà malades, donc plus vulnérables que des personnes du même âge à la maison. » 

Mais le premier ministre convient « qu’il faut en faire plus » pour protéger les personnes de 70 ans et plus en résidence.

Les gériatres ignorés

Alors que les gériatres savent depuis « des semaines » que leurs patients seraient plus touchés par l’épidémie de COVID-19, ils n’ont « jamais été consultés » afin de bien se préparer à faire face à la crise, critique de son côté le Dr Brazeau.

Ce dernier salue le travail des autorités jusqu’à maintenant. Il estime par contre que l’ajout de personnel en CHSLD arrive « un peu tard ». 

« Étrangement, on n’a pas été consultés, alors que ça touche particulièrement nos patients. […] On dit que nos aînés, on les vénère. On les écoute. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. On ne s’en occupe pas beaucoup. Et on néglige tout le monde qui s’en occupe. »