L’exception inhumaine ne deviendra pas la règle : aucun hôpital québécois, à part l’Hôpital général juif de Montréal, n’envisage d’interdire la présence des conjoints en salle d’accouchement durant la pandémie. Et les femmes qui devaient accoucher à l’Hôpital général juif, qui est celui où l’on compte le plus grand nombre de cas de COVID-19, pourront changer d’hôpital.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Cette nécessaire mise au point du premier ministre François Legault lundi a fait pousser un soupir de soulagement à toutes les femmes enceintes qui craignaient que la directive de l’Hôpital général juif annoncée vendredi soit étendue aux autres hôpitaux. C’était la chose à faire, même si on aurait souhaité qu’elle soit faite plus tôt. Pour éviter une surdose de stress inutile à bien des mères en cette époque déjà trop stressante pour tout le monde, il aurait été certainement mieux avisé que Québec clarifie les choses avant.

« Ce n’est pas anodin. On a semé la panique. Le sommeil qui a été perdu collectivement chez les femmes enceintes de la région de Montréal ne sera jamais rattrapé, y compris par moi », me dit la Dre Joanie Chahine, médecin accoucheur, elle-même enceinte de huit mois. 

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Médecin accoucheur elle-même enceinte de huit mois, la Dre Joanie Chahine est doublement touchée par la directive d’accouchement en solo de l’Hôpital général juif de Montréal pour éviter la propagation de la COVID-19. 

Depuis vendredi, nombre de femmes enceintes ont appelé en panique leur médecin ou leur sage-femme. Certaines ont envisagé des solutions de rechange risquées (accoucher in extremis à la maison, attendre à la dernière minute avant de faire appel aux ambulanciers…) pour éviter de se retrouver seules à l’hôpital. 

En trois jours, une pétition en faveur du droit de ne pas accoucher seule durant la pandémie a récolté plus de 88 000 signatures. Dans une lettre publiée dans Le Devoir lundi, une cinquantaine de professeurs des facultés de droit de huit universités ont aussi plaidé en faveur du droit des femmes d’être accompagnées « dans un moment aussi charnière et traumatisant de leur vie ».

À la fois comme mère et comme médecin, la Dre Chahine était doublement sous le choc lorsqu’elle a appris vendredi que l’Hôpital général juif interdisait la présence des conjoints en salle d’accouchement. Elle est directement touchée par la directive. Bien qu’elle ait prévu accoucher avec une sage-femme à la Maison de naissance de Côte-des-Neiges, l’Hôpital général juif est son hôpital de référence. C’est donc là, en principe, qu’elle serait envoyée en cas de complications. Avant même l’annonce du premier ministre Legault, elle avait déjà l’intention de demander qu’on l’envoie dans un autre hôpital.

François Legault ne l’a rassurée qu’à moitié. Elle aimerait voir la directive ministérielle noir sur blanc avant d’y croire. « Ce que j’aimerais voir, c’est des corridors de transfert très clairs établis avec d’autres établissements montréalais qui ne pourront pas refuser. »

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Bien que le fait d’interdire à une femme d’être accompagnée par la personne de son choix lors de l’accouchement aille à l’encontre des recommandations émises par l’Organisation mondiale de la santé pendant la pandémie, on entend depuis quelques jours des gens minimiser les inquiétudes de celles qui craignent d’accoucher seules, comme si c’était un simple caprice.

Accoucher toutes seules, n’est-ce pas ce que les femmes ont fait pendant des siècles ? Et, en temps de pandémie, n’est-ce pas une mesure exceptionnelle qui est justifiée ? demande-t-on.

Réponse courte de la Dre Chahine : non.

Vrai, il n’y a pas si longtemps, les hommes n’étaient pas admis dans la salle d’accouchement et se contentaient de fumer un cigare dans la salle d’attente.

« J’écoutais à la radio des gens dire : “Tout le monde fait des sacrifices pendant la pandémie. Il faudrait que les femmes arrêtent de pleurnicher…” » C’est mal comprendre les risques associés à une telle directive, observe la Dre Chahine.

On ne parle pas uniquement d’impacts psychologiques mineurs. On parle dans certains cas de risques plus élevés de choc post-traumatique après l’accouchement.

Par ailleurs, lorsqu’on dit que les femmes accouchaient seules il y a 50 ou 100 ans, ce n’est pas tout à fait vrai. « Même si le mari n’était pas là, autrefois, il y avait des femmes autour. Il y avait la mère, les sœurs ou d’autres personnes significatives. »

Les temps ont changé. L’état des connaissances, aussi. « Ce qu’on sait maintenant, que l’Institut national de santé publique du Québec et toutes les instances médicales recommandent, c’est que la femme enceinte ait droit à la personne de soutien de son choix. Ce n’est pas toujours un mari. Ça peut être une sœur, une mère, une doula… »

Pourquoi est-ce si important ? Parce que le stress n’est pas un détail durant un accouchement. On est déjà dans une situation où les femmes enceintes, comme tout le monde, sont stressées par la crise de la COVID-19. Confinement oblige, elles ne peuvent pas voir leur famille. Elles ne peuvent pas être accompagnées lors des échographies. Les suivis de grossesse sont distancés et remplacés par des suivis téléphoniques. Il n’y a plus de cours prénataux dans les CLSC. L’anxiété est constante.

Si on ajoute à ça le stress de ne pouvoir être accompagnée lors de l’accouchement, ce n’est pas sans conséquence. 

Ça peut avoir des répercussions physiologiques et médicales sur le travail. Ce n’est pas anodin. Ce n’est pas juste que la femme va être un peu triste… On s’en va vers des complications médicales. C’est là que ça devient inacceptable. Parce qu’on met davantage en danger les femmes et leur bébé à naître.

La Dre Joanie Chahine, médecin accoucheur

Plus de stress veut dire plus de cortisol qui vient contrebalancer l’ocytocine, la fameuse hormone de l’amour, qui est très importante pour le bon déroulement du travail. Cela peut ralentir le travail ou l’arrêter, entraîner une série de complications et avoir un impact sur la vie d’un enfant. On sait par exemple que les bébés dont la mère n’est pas accompagnée durant l’accouchement ont plus de risques d’avoir un score bas au test d’Apgar, le test pratiqué sur les nouveau-nés pour mesurer l’état de leurs fonctions vitales.

Bref, pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, le droit des femmes à être accompagnées durant l’accouchement n’a rien d’un caprice, même en temps de pandémie. En revanche, il faut évidemment prendre toutes les précautions nécessaires pour bien protéger le personnel soignant de la COVID-19.

Il semble que la directive extrême de l’Hôpital général juif — qui n’a pas répondu à ma demande d’entrevue lundi — ait été prise parce que des femmes et leur conjoint, infectés à la COVID-19 ou présentant des symptômes, ont menti quant à leur état de santé, mettant à risque le personnel soignant. Pour éviter que toutes les femmes enceintes soient pénalisées à cause de quelques personnes, imbéciles ou insouciantes, il faudrait rappeler à tous l’importance de dire la vérité.

À l’hôpital de la Cité-de-la-Santé de Laval, la Dre Pascale Hamel, chef du département de pédiatrie, a proposé que l’on fasse signer un contrat aux deux parents où on leur explique les symptômes possibles de la COVID-19 et les risques du mensonge. « Ce qu’on leur dit, c’est : ne mentez pas parce que c’est dangereux pour le personnel soignant, mais surtout pour votre bébé. »

Pour le bien de tous en ces temps difficiles — mères, pères, bébés, personnel soignant et employés de l’hôpital —, on espère que tout le monde ait le mémo.