Leurs jets privés sont cloués au sol, leurs majordomes et nounous renvoyés chez eux. Confinés dans leurs résidences, les riches mobilisent leurs ressources pour affronter la pandémie : avec des services de concierge qui font les courses à leur place, des entraîneurs personnels virtuels et des propriétés qui permettent de se couper du monde. Incursion dans le monde de la distanciation sociale de luxe.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Depuis une semaine, La Presse a joint plusieurs intervenants afin de voir à quel point les écarts de revenus changent la façon dont nous vivons la crise, et comment le monde discret des grandes fortunes s’adapte à cette situation hors de l’ordinaire.

« C’est sûr qu’ils ne vont pas sortir faire leurs emplettes. Ils vont envoyer des gens. Mais le personnel est diminué. Des nannys qui s’occupent de faire les repas, il n’y en a plus beaucoup. Les majordomes, ça diminue. Dans certaines familles en vue de Montréal, on voit ça. Mais les services de sécurité, ça reste pareil », explique Jean-Patrick Larivière.

À titre de président du groupe SekurCorp, M. Larivière fournit des services de protection à une clientèle québécoise aisée. Son entreprise est très sollicitée par les temps qui courent. Il est d’ailleurs en période d’embauche de gardiens.

« On a des clients qui ne se déplaceront pas à leur résidence secondaire, donc on va peut-être rajouter une patrouille là-bas, ou aller vérifier quelque part où ils ont des actifs de valeur », dit-il. Selon lui, les plus fortunés ont tendance à rester à la maison pour l’instant, comme tout le monde.

« C’est possible qu’éventuellement, ils investissent plus pour le transport. Ce sont des gens qui n’aiment pas être confinés. Plusieurs ont des avions privés qui doivent rester au sol, c’est une de leurs préoccupations », affirme-t-il.

75 $ de l’heure pour faire les courses

Andrea Soueidan, qui dirige le service de conciergerie haut de gamme montréalais Altitude Connections, constate que la crise a provoqué un afflux de demandes de sa clientèle.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Andrea Soueidan dirige le service de conciergerie haut de gamme montréalais Altitude Connections.

Nous sommes très occupés, parce que les gens ne veulent pas sortir.

Andrea Soueidan, qui dirige le service de conciergerie haut de gamme montréalais Altitude Connections

Son entreprise répond aux moindres besoins des clients en cette période de pandémie. Pour 75 $ de l’heure, elle envoie quelqu’un faire leurs courses à l’épicerie, à la SAQ ou à la pharmacie à leur place. Elle fait porter leurs vêtements au nettoyeur, leur trouve des services de traiteur capables de livrer des plats à leur goût, ou des entraîneurs personnels et même des thérapeutes qui les suivront par vidéoconférence.

Certains de ses clients profitent de l’occasion pour apprendre à cuisiner, encore une fois grâce à des leçons à distance. « C’est un nouveau service. Il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui ne savent pas cuisiner », constate-t-elle.

Mme Soueidan a aussi dû trouver des chauffeurs pour ramener chez eux plusieurs clients qui étaient rapatriés et débarquaient en masse à l’aéroport de Montréal.

Médecins à domicile demandés

Des Québécois qui en ont les moyens ont aussi réservé les services de médecins privés à domicile qui leur éviteront, dans certains cas, d’avoir à se présenter en clinique. Mais la hausse subite de la demande fait que ceux-ci peuvent être difficiles à trouver.

« Nous roulons déjà à pleine capacité et nos disponibilités sont limitées compte tenu de cet achalandage hors du commun », explique Catherine Forest, porte-parole de Clinique Go, une entreprise privée de services médicaux à domicile. Le coût commence à 240 $ par visite du médecin, mais peut augmenter selon les services requis.

Clinique Go prend toutefois des précautions exceptionnelles en raison de la pandémie et envoie seulement ses professionnels chez les clients nécessitant des soins immédiats. Si les clients reviennent de voyage, l’entreprise attend la fin de leur isolement de 14 jours avant de les visiter.

Engouement pour les îles privées

Mais pour certains, l’isolement à la maison n’est pas suffisant. Chris Krolow, PDG de Private Islands Inc., une agence ontarienne qui offre des îles privées à vendre ou à louer au Canada et dans les Caraïbes, affirme constater une hausse spectaculaire de l’intérêt pour ses produits. L’afflux vient notamment de riches clients qui veulent se couper des zones habitées, tout en conservant un train de vie luxueux.

PHOTO FOURNIE PAR CHRIS KROLOW

Chris Krolow, PDG de PrivateIslands.com, une agence ontarienne qui offre des îles privées à vendre ou à louer au Canada et dans les Caraïbes.

Une île répond à plusieurs enjeux auxquels font face les gens présentement. En plus, une île est un bon investissement. Il y a un nombre fini d’îles. Dieu n’en fabriquera pas d’autres.

Chris Krolow, PDG de Private Islands Inc.

Un client potentiel l’a contacté récemment. Il était intéressé par une de ses îles au Belize, dans laquelle est aménagée une villa enchanteresse. L’île est offerte en location à 3000 $ US la nuit pour deux personnes, mais le client voulait l’acheter immédiatement. « Il a offert 10 millions », affirme M. Krolow.

Son entreprise offre aussi des îles privées canadiennes sur le fleuve Saint-Laurent, dans la baie Georgienne, en Nouvelle-Écosse et dans le nord du Québec. L’une des propriétés, l’île Ouellette, dans le lac des Écorces, près de Mont-Laurier, est offerte à 950 000 $ CAN, chalet de deux étages inclus.

« Certains vendraient leur testicule droit pour sortir de la ville et être sur une île en quarantaine automatique pour les prochains mois. Ça sonne romantique et idéaliste, mais les gens les achètent pour vrai et ça ne coûte pas beaucoup plus cher que des propriétés sur la terre ferme », lance le PDG au langage coloré.

Destination Québec ?

À l’échelle mondiale, des familles fortunées ont eu le temps de choisir l’endroit le plus propice pour s’encabaner le temps que la situation revienne à la normale, affirme quant à lui Walker Posey, responsable du développement des affaires chez Aurae Lifestyle. Sa firme d’assistance personnelle de luxe, qui fournit notamment des cartes de crédit en or massif à sa clientèle, est particulièrement occupée ces jours-ci.

« Plusieurs de nos clients ont des résidences à travers le monde. Quand la situation a commencé à devenir sérieuse, et qu’il était encore possible de voyager, certains sont allés à leur deuxième ou leur troisième résidence pour essayer de fuir les centres urbains », dit-il.

M. Posey et ses collègues s’assurent maintenant que leurs clients ont tout ce dont ils ont besoin, malgré l’éloignement : un médecin, du désinfectant, de la nourriture et un accès à leurs actifs financiers.

Nos clients ont les mêmes besoins de base que tout le monde. Ils ont juste un peu plus d’aide pour les combler.

Walker Posey, responsable du développement des affaires chez Aurae Lifestyle, une firme d’assistance personnelle de luxe

Mais tous ne cherchent pas autant à s’éloigner. Patrice Groleau, propriétaire de l’agence immobilière de luxe Engel & Völkers, ne croit pas que les citoyens les plus riches quitteront massivement les villes.

« C’est un mouvement millénaire. Les gens ont toujours vécu dans les villes, même à l’époque où les microbes étaient bien pires et où il y avait en masse de place en dehors pour construire », observe-t-il.

PHOTOMONTAGE LA PRESSE

La bonne gestion de la crise actuelle par les autorités québécoises pourrait rendre Montréal encore plus attrayante aux yeux des acheteurs internationaux.

Il pense d’ailleurs que la bonne gestion de la pandémie au Québec pourrait rendre Montréal attrayant pour des acheteurs internationaux qui possèdent beaucoup de moyens.

« La demande pour le Québec et le Canada va exploser », croit-il.

« Chaque fois qu’il y a une crise comme ça, nos institutions sont testées. Notre note globale va être excellente dans cette crise-là, je pense. Notre branding va s’améliorer. Quand tu es une grande fortune sur la planète, tu regardes l’avenir, les options pour tes enfants, et le Québec devient intéressant », dit-il.