Après la pénurie de matériel médical, Québec se prépare à affronter une pénurie de médicaments, même s’il assure que la situation est toujours sous contrôle.

Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse
Ariane Krol
Ariane Krol La Presse
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Médecins et pharmaciens reçoivent déjà des consignes du gouvernement pour ménager les réserves de certains médicaments très utiles aux soins intensifs. L’une de ces consignes, obtenue par La Presse, concerne un anesthésique très utilisé, le propofol.

« Nous risquons de nous trouver en pénurie mondiale de propofol. Dans un contexte où nous sommes à risque d’avoir un besoin accru de cette molécule, nous vous demandons d’utiliser celle-ci avec le plus de parcimonie possible », explique une note de service envoyée aux médecins et pharmaciens des hôpitaux.

Le propofol sert de « base comme la farine dans une recette de gâteau », explique un anesthésiste.

Le président de l’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec, Jocelyn Vachon, n’a pas été en mesure de commenter l’éventuelle pénurie de médicaments. Il a toutefois expliqué que le propofol est un médicament « qui permet de garder les gens endormis pendant qu’ils sont sous respirateur ». « Comme ça, ils ne sont pas enclins à combattre le respirateur », dit-il. Cet anesthésique est donc utile pour soigner les patients qui souffrent de la COVID-19.

« On sait que les réserves [de propofol] sont quand même probablement limitées. On ne sait pas si on va être capables d’en avoir suffisamment pour les prochaines semaines. Aujourd’hui, on n’en manque pas. Mais est-ce que dans une ou deux semaines, on va en manquer ? », demande le président de la Société des intensivistes du Québec, le Dr Germain Poirier.

On n’a pas les chiffres exacts des réserves de tous les hôpitaux, et on n’a pas non plus les chiffres exacts des réserves des fournisseurs. C’est un peu comme les masques.

Le Dr Germain Poirier, président de la Société des intensivistes du Québec

Il ajoute que les médecins « sont en train de planifier les choses » en vue d’une éventuelle pénurie. Des molécules utilisées dans le passé seront « sorties des boules à mites » pour remplacer le propofol, qui, en raison de son efficacité, a supplanté les autres au fil du temps. On serait alors obligés d’utiliser « une Corolla au lieu d’une Ferrari », illustre le Dr Poirier. « Mais ça fait la job quand même. »

« Les médicaments qu’il faut »

Le gouvernement Legault a voulu se faire rassurant vendredi. « Actuellement, on a les médicaments qu’il faut », a soutenu la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann.

« Mais effectivement, il y a un besoin mondial au niveau de ces médicaments-là, on pense au propofol, par exemple, et d’autres médicaments pour la sédation, quand on intube quelqu’un ou que quelqu’un a une chirurgie, a-t-elle ajouté. Alors, il faut être très, très, encore une fois, rigoureux dans l’utilisation de ces médicaments. »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

« Actuellement, on a les médicaments qu’il faut », a soutenu la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. À sa droite, le premier ministre, François Legault.

En France, le premier ministre a donné un peu plus de détails sur les médicaments qui se font rares : il s’agit du cisatracurium, du midazolam et du propofol. Les stocks ne sont que de « quelques jours », a précisé Édouard Philippe.

Mme McCann assure que Québec est en discussion avec les fournisseurs et « notre industrie pharmaceutique ». « On va continuer de travailler très fort pour continuer [d’assurer] la disponibilité de ces médicaments. »

Bertrand Bolduc, président de l’Ordre des pharmaciens du Québec, reconnaît que la situation pour certains médicaments utilisés aux soins intensifs est préoccupante. Mais il veut se faire rassurant : il n’y a pas de pénurie de médicaments dans les pharmacies.

« Nos pharmaciens reçoivent des appels de gens qui s’inquiètent, mais en ce moment, ça se passe relativement bien. On a limité les renouvellements aux 30 jours, dit-il. Ça permet d’éviter que des gens fassent des réserves à la maison. »

Les fabricants sur la brèche

La pression sur le propofol est forte, confirme la société pharmaceutique allemande Fresenius Kabi, qui est l’un des principaux fournisseurs de cet anesthésique dans le monde. 

« La demande a augmenté en Amérique du Nord dans les deux dernières semaines », indique le porte-parole de la filiale américaine, Matthew Kuhn. La société, qui fabrique ce médicament dans deux usines européennes, cherche des solutions, mais la fabrication ne peut pas être transférée facilement dans d’autres installations. « Nous allouons les produits utilisés pour la ventilation et l’intubation, et tous ceux liés à la COVID-19, du mieux que nous pouvons », assure M. Kuhn.

Plusieurs autres médicaments sont critiques pour le traitement des patients atteints du virus, et des sociétés pharmaceutiques québécoises se tiennent prêtes à ajuster leur production. « On a déjà développé une liste de produits qu’on peut penser critiques », dit le PDG de Sandoz Canada, Michel Robidoux. 

Sandoz fabrique quelque 80 médicaments injectables à son usine de Boucherville, dont de la morphine, de l’hydromorphine et du midazolam utilisés en chirurgie. Mais avant de réorganiser sa production, l’entreprise attend les listes officielles en préparation au Québec et dans le reste du Canada, ainsi que les estimations des quantités nécessaires.

Même son de cloche chez Pharmascience, à Montréal. « Nous sommes en discussion étroite avec le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada pour nous assurer des besoins exacts », indique le chef de l’exploitation, Jean-Guy Goulet. La liste de Québec est attendue « dans les prochains jours ». L’entreprise, qui fabrique 200 médicaments d’ordonnance différents au Québec, pense notamment aux antibiotiques, aux antiviraux, aux solutions d’inhalation et aux analgésiques. 

On a eu une hausse de 30 à 40 % sur certains produits au cours des dernières semaines, on s’est ajustés à cette demande.

Jean-Guy Goulet, chef de l’exploitation chez Pharmascience

L’accent mis sur certains produits ne doit cependant pas faire oublier les autres médicaments essentiels pour les problèmes cardiovasculaires, l’épilepsie, le diabète ou d’autres maladies, souligne-t-il.

Interrogé sur les risques de pénurie vendredi, le premier ministre Justin Trudeau a dit « s’assurer qu’aucun hôpital, aucun Canadien ne manque de médicaments ». Ottawa a demandé à l’industrie pharmaceutique d’augmenter la production des médicaments nécessaires et travaille avec la communauté internationale « pour s’assurer qu’il n’y ait pas de pénurie dans les hôpitaux canadiens », a-t-il indiqué.

La directive récente du gouvernement indien interdisant l’exportation de 26 ingrédients pharmaceutiques a suscité beaucoup d’inquiétude dans l’industrie. À cela s’ajoute la disponibilité réduite de fret aérien, à cause de l’annulation d’une grande partie des vols pour le transport de passagers.

Les médicaments d’ordonnance ne sont pas les seuls sollicités. Le fabricant de médicaments génériques Laboratoire Riva, de Blainville, un des principaux manufacturiers canadiens d’acétaminophène (médicament connu sous le nom commercial de Tylenol), a vu ses commandes doubler le mois dernier. 

« On roule en ce moment à trois presses d’acétaminophène au lieu d’une », témoigne le président de l’entreprise, Olivier St-Denis. L’entrepreneur a réorganisé sa production de sa propre initiative, en prévoyant l’augmentation du nombre de malades atteints de la COVID-19 qui auront besoin de contrôler leur fièvre chez eux. Mais il aimerait avoir du soutien du fédéral pour constituer des stocks plus importants.  L’acétaminophène, c’est un ingrédient de base employé dans plein d’autres produits », plaide-t-il.

— Avec la collaboration de Tommy Chouinard, La Presse