Pour la première fois depuis un siècle, le monde vit une crise énorme, et les Américains ne sont pas là. Pas là pour prendre le contrôle. Pas là pour prétendre « sauver le monde ». Pas là comme « référence morale ». 

YVES BOISVERT
YVES BOISVERT La Presse

C’est un diplomate canadien de haut niveau qui me disait ça vendredi. Je l’appelais pour parler de masques. De cet ordre du président interdisant à 3M de vendre des masques N95 au Canada et en Amérique latine. Un ordre dénoncé par l’entreprise elle-même comme contraire à l’éthique. 

« Stopper les exportations de masques fabriqués aux États-Unis aurait probablement pour conséquence de voir d’autres pays répliquer et faire de même envers nous, comme certains l’ont déjà fait. Si cela se produisait, le nombre de masques disponibles diminuerait aux États-Unis. » 

Ce n’est pas un adversaire politique du président qui écrit cela. Ni un organisme de bienfaisance. C’est la 95e entreprise américaine en importance, qui fait des ventes de 30 milliards par année.

« On fait quoi pour contrer ça ?

— …

— Allô ? »

Le diplomate réfléchit. Il n’y a pas tant de choses à faire, en vérité, à court terme. Veut-on vraiment que les approvisionnements de nourriture ou de marchandises soient bloqués ? 

Vendredi, Justin Trudeau, dans un rarissime mouvement d’impatience, a laissé entendre qu’il pourrait empêcher les milliers d’infirmières canadiennes travaillant au Michigan de traverser à Windsor. Mais non, voyons. La vérité, c’est qu’à court terme, le rapport de forces ne permet pas d’infléchir une décision politique de ce genre en période de crise. 

« Comme dit l’adage, la géographie définit vos relations extérieures… Quand on renégociait l’accord de libre-échange, ce qui a fait pencher la balance, c’est que des gouverneurs de nombreux États ont fait comprendre que des millions d’emplois américains dépendaient des relations commerciales avec le Canada. » Ce sont 2 milliards par jour qui transitent entre les deux pays.

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Dans une crise comme celle-là, si c’est chacun pour soi, ce sera pire pour tout le monde.

« On fait quoi, monsieur le diplomate ?

— On fait valoir nos bonnes relations. Notre bonne volonté. L’aide qu’on a apportée aux Américains et qu’on apporte encore. Le 11-Septembre. L’importance de faire fructifier nos échanges. Mais, bien franchement, quand on compte les jours avant la pénurie, la pédagogie ne peut pas sauver la mise. Ça veut dire qu’au lieu de se soutenir comme alliés, voisins, amis historiques, on se tourne vers la Chine ? Ça veut dire qu’on ne le sait pas… Et pour que Justin Trudeau se permette cette demi-menace, c’est que les choses vont très mal en coulisses. »

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Première grande crise mondiale depuis 100 ans où les Américains sont absents… Les États-Unis sont entrés tard dans les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle. Mais ils y sont entrés avec toute leur extraordinaire force de frappe économique, militaire, politique. 

Les Américains ont payé de leur sang dans les deux grandes guerres, qui n’étaient pas les leurs. Le président Theodore Roosevelt a perdu un fils dans chacune des deux grandes guerres. Etc. Les États-Unis sont venus au secours du « monde libre » pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont financé la reconstruction européenne. On a installé l’ONU à New York. 

Quoi qu’on pense de leur influence dans divers coins du monde, ils pouvaient prétendre tenir une posture morale qui ralliait les démocraties constitutionnelles sur les grands enjeux. 

Que voit-on aujourd’hui ? Un pays qui gère cette crise sanitaire de la manière la plus chaotique, un président qui a commencé par dire que cela allait « disparaître », malgré les briefings de renseignement contraires. Et maintenant, des décisions qui aggraveront les pénuries au Canada… et aux États-Unis, de l’avis même d’une entreprise au cœur de la tempête.

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O.K. Mais quand Donald Trump va à l’ONU et dit au monde entier : « Dorénavant, ce sera America First », est-ce qu’il ne fait pas simplement dire plus crûment ce qui a toujours été le cas… pour tous les pays ? Oui et non. 

Tant qu’à ça, aussi bien cesser toutes les relations internationales. Toute coopération. Il faut un sens de l’entraide mutuelle à long terme, que des intérêts communs soient à l’œuvre… dans l’intérêt supérieur de chaque nation. 

La différence avec cette administration, c’est qu’elle est purement « transactionnelle » à court terme, elle fait un deal sur un truc, n’a de bonnes relations avec aucun pays d’Europe, sauf le Royaume-Uni – rappelez-vous cet embargo inexplicable visant tous les pays de l’Union européenne, mais excluant le RU…

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Le diplomate a vu s’installer peu à peu la « nouvelle administration » américaine depuis 2017. Au début, les anciens professionnels des relations internationales passaient souvent outre les rages de la Maison-Blanche. Les tweets incendiaires du président n’étaient que cela : des hurlements dans le cyberespace. 

Derrière les portes closes, des adultes veillaient. Nombre de livres sur l’administration Trump ont fait le récit des acrobaties accomplies par tous les fonctionnaires de carrière, au renseignement, dans l’armée, au « State Department » pour contrer des décisions intempestives. 

Trois ans et trois mois plus tard, beaucoup sont partis, ont été congédiés, ont pris leur retraite. Le personnel a changé, me dit le diplomate. La mentalité aussi, et profondément. Maints évangéliques occupent des fonctions importantes aux Affaires étrangères ; on est complètement ailleurs.

« Bon, on fait quoi pour les masques, alors ?

— Très bonne question… Pour la première fois, le monde est en crise totale et, différence notable, le théâtre du combat se déplace sur notre continent. Mais pour la première fois depuis le temps qu’on forge des alliances dans des moments difficiles, notre vieil ami voisin nous dit : Ne comptez pas sur nous. »