Rendu au bout du boulevard De Maisonneuve, j’ai pris Saint-Urbain par la gauche. Puis, j’ai grimpé le grand escalier qui longe la Maison symphonique et qui mène à l’Esplanade de la Place des Arts. Je me suis arrêté.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

J’ai eu beau regarder partout, scruter l’horizon en plissant les yeux, je ne pouvais apercevoir aucun être humain, aucun véhicule en mouvement. Même pas un chien errant. J’ai été pris d’un vertige. J’ai compris que je vivais un moment unique.

« Tu sais, j’ai déjà été ici, debout, un mercredi midi, et j’étais complètement seul !

— Ben voyons donc, je te crois pas ! »

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On ne cesse de multiplier les gestes d’encouragement au personnel de la santé. Mais il s’en trouve pour dire que ces gens « ne font que le travail pour lequel ils sont payés ». Il suffit de passer un quart d’heure avec une équipe de travailleurs de la santé pour voir que ceux-ci sont de véritables héros.

Jeudi matin, à l’hôpital Notre-Dame, sous l’auvent dressé en guise de centre de triage, une infirmière, une travailleuse sociale et une auxiliaire répondaient aux cas d’urgence. Habillées d’un manteau, équipées de masques ou de visières, elles tentaient de trouver un semblant de confort grâce à un chauffe-terrasse.

« Ici, nous accueillons des gens déjà malades qui pensent avoir les symptômes de la COVID-19 », m’a dit Sarah, l’infirmière. Sur ces mots, une ambulance transportant une femme sur une civière est arrivée. Sarah a posé une série de questions et a pris sa température. La décision a été prise de lui faire voir un médecin en lui faisant éviter les gens qui attendent aux urgences.

« Elle pourrait avoir la COVID-19, a dit Sarah. On préfère ne pas prendre de risques. » Depuis l’installation de ce centre de triage extérieur, l’équipe responsable de cette étape reçoit quotidiennement de 25 à 30 ambulances.

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Jeudi matin, à l’hôpital Notre-Dame, sous l’auvent dressé en guise de centre de triage, Sarah, infirmière, répondait aux cas d’urgence.

Pendant cette consultation, deux hommes ont débarqué de manière impromptue et ont bruyamment interpellé l’équipe. L’un d’eux réclamait quelque chose. J’ai cru entendre le mot méthadone. L’autre proférait des choses absolument incompréhensibles. La travailleuse sociale leur parlait calmement.

C’est souvent comme ça ?

« Bien sûr, ça fait partie de notre quotidien, m’a dit la travailleuse sociale. La vie continue pour ces gens. Il faut pallier tous les enjeux de santé. »

Derrière son masque, j’ai cru deviner un sourire.

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La vie de Robert Gagnon a changé « boutte pour boutte » en quelques jours. Le propriétaire de Lezar3D, petite entreprise de la rue Ontario spécialisée dans l’impression 3D et la fabrication de maquettes, s’est lancé dans la conception et la confection de visières de protection.

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Robert Gagnon, propriétaire de Lezar3D

Son atelier est un véritable bordel. Il y a partout des sacs remplis de ces précieux objets. Robert a les traits tirés, mais il garde le sourire. « Je travaille de 9 h à 23 h tous les jours », me dit-il.

Cet autodidacte de la 3D a eu l’idée de se lancer dans ce projet il y a une quinzaine de jours. Il a consulté un médecin et a conçu un prototype de visière. Tout en le fabricant dans son arrière-boutique, il ne cesse d’améliorer son modèle. « Le médecin m’a parlé des lacunes des autres modèles. J’en suis à la quinzième version de ma visière idéale », dit-il fièrement.

Qui achète principalement ces visières vendues 15 $ ? Des infirmières. Vous avez bien lu. Des infirmières ont décidé de prendre les devants et forment de petits groupes pour acheter des lots de 12 ou 15 visières à Robert. « Elles envoient une voiture Uber, dit-il. Je mets cela dans des sacs et le tour est joué. »

À ce jour, Robert a produit une centaine de visières. « Mais là, je viens de recevoir une commande de 300 visières pour des employés qui travaillent dans le secteur de l’alimentation. »

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Angle Saint-Denis et du Mont-Royal, un groupe de sans-abri d’origine autochtone occupait les lieux, mardi matin. Au moment où je suis passé à côté d’eux, une voiture de police et un camion de pompiers débarquaient, sirènes en marche. Un des sans-abri s’est levé et a craché à la figure d’une femme du groupe. Celle-ci n’a pas bronché. Elle est demeurée inerte, engourdie par des années de souffrance.

Du sang coulait sur sa joue.

L’homme qui a craché lui en voulait d’avoir attiré l’attention des policiers. Ceux-ci se sont approchés en enfilant des gants. Moi, j’ai descendu la rue Saint-Denis le cœur en lambeaux.

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Les communautés juives hassidiques ont mis du temps à se laisser convaincre qu’il fallait éviter les rassemblements dans les synagogues ou d’autres lieux. Il semble que le message passe de mieux en mieux, car ils étaient nombreux vendredi matin à faire leurs prières sur les balcons des rues d’Outremont.

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Les juifs hassidiques étaient nombreux vendredi matin à faire leurs prières sur les balcons des rues d’Outremont.

Parfois en petits groupes de trois ou quatre, parfois en solitaire, des dizaines de fidèles faisaient voyager leurs prières d’une maison à l’autre. Quand il fait plus beau, certains vont les réciter sur les trottoirs.

« C’est comme cela depuis une semaine », m’a expliqué un jeune juif hassidique qui patientait sous la pluie devant une épicerie cachère. Je lui ai demandé s’il y avait une fête religieuse en particulier en ce moment. « Non, c’est comme cela tous les jours. C’est plus compliqué pour nous, mais c’est important de le faire. »

J’ai voulu savoir si les membres de sa communauté allaient respecter les règles de distanciation. « We live in a forbidden city now », s’est-il contenté de me dire.