Les entrepreneurs québécois qui tentent d’importer des masques de Chine doivent maintenant composer avec un stress supplémentaire : la crainte que leurs commandes n’arrivent jamais à destination. Et de l’aveu même du premier ministre François Legault, « ça joue dur » pour mettre la main sur le matériel médical.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
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Fanny Lévesque Fanny Lévesque
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Mélanie Marquis Mélanie Marquis
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Les importateurs de masques sont sur leurs gardes depuis que des médias français ont rapporté que du matériel médical faisait l’objet de détournement. Les États-Unis, ont accusé des élus français, auraient acheté avec de l’argent comptant sur le tarmac d’un aéroport en Chine une cargaison de matériel qui était destiné à la France.

Le gouvernement américain a démenti jeudi ces accusations. « Le gouvernement des États-Unis n’a acheté aucun masque qui devait être livré par la Chine à la France », a indiqué à l’AFP un haut responsable de l’administration américaine sous le couvert de l’anonymat.

Au Québec, alors que les stocks seraient suffisants pour encore sept jours, le premier ministre n’a pas caché que la question de l’approvisionnement à l’étranger pouvait être épineuse en raison de la forte concurrence internationale.

« J’ai vu certains reportages et c’est vrai que ça joue dur dans certains pays. On ne les nommera pas. »

Mais on joue, nous aussi, selon les règles du jeu, ça veut dire que des fois, il faut arriver avec de l’argent comptant, il faut avoir des policiers, des gens qui suivent le transport…

François Legault, premier ministre du Québec

« Des fois, il y a comme deux, trois intermédiaires avant de se rendre à l’État en question. Donc, oui, s’il faut payer comptant, on paye comptant. Puis, bon, oui, les prix ont augmenté, mais ça n’a pas de [prix], pour moi, la vie des Québécois. Donc, oui, on est prêts à payer le prix qui est demandé », a-t-il ajouté.

Le premier ministre a assuré que des commandes d’envergure ont été passées ou sont en voie d’être acheminées au Québec, sans vouloir en donner de détails. « Si je peux vous donner un ordre de grandeur […], les commandes qu’on cherche, c’est des commandes de millions [d’unités] », a-t-il souligné.

« Il y a des gens qui m’appellent pour me dire : “j’ai 100 masques” ou “j’ai 200 masques”. C’est gentil, là, mais on utilise des centaines de milliers de masques par jour […], des millions de gants par jour », a précisé M. Legault.

Ottawa « très inquiet »

« On est très inquiets, et on va faire des suivis […] pour s’assurer que l’équipement destiné au Canada arrive au Canada », a signalé Justin Trudeau, du côté d’Ottawa. Il a assuré que son gouvernement était saisi de l’affaire, et qu’il allait porter celle-ci à l’attention de l’administration Trump.

Car si les États-Unis sont devenus le principal foyer de la pandémie de COVID-19 au cours des derniers jours, avec un bilan frôlant les 250 000 cas, le Canada doit aussi avoir les armes nécessaires pour mener le combat, a-t-il insisté.

« On comprend que les besoins des États-Unis sont criants, mais les besoins au Canada sont criants aussi, et nous devons travailler ensemble pour nous assurer qu’on arrive à contrôler [la propagation] de ce virus », a argué le premier ministre en conférence de presse.

Depuis le début de la semaine, environ 11 millions de masques sont arrivés au pays, en plus des 500 000 qui ont été donnés par la société chinoise Alibaba et des 700 000 de la réserve fédérale, a détaillé sa ministre de la Santé, Patty Hajdu.

« On touche du bois »

L’entreprise montréalaise PixMob, qui tente de faire venir des milliers de masques N95 au Canada, affirme que jusqu’ici, le processus se déroule bien.

« On croise les doigts, dit Simon St-Germain, directeur du marketing de PixMob. Avec notre fournisseur en Chine, la communication est bonne. Maintenant, ce qu’on semble comprendre, c’est que dans certains cas, ça se complique lorsqu’on approche de l’aéroport. Alors, on touche du bois. »

Le premier ministre Legault a par ailleurs salué l’implication de personnes du milieu des affaires qui « donnent un coup de main » au gouvernement québécois. « On a des gens qui ont d’excellents contacts, en Chine par exemple », a-t-il dit.

PHOTO ALY SONG, REUTERS

Plusieurs entreprises qui faisaient déjà des affaires en Chine pour importer des produits divers utilisent maintenant leurs réseaux pour importer du matériel médical, comme des masques.

Importateurs aguerris

Plusieurs entreprises qui faisaient déjà des affaires en Chine pour importer des produits divers utilisent maintenant leurs réseaux pour importer du matériel médical.

Le spécialiste en sécurité informatique Jean Loup Le Roux, dont la conjointe travaille depuis longtemps dans l’industrie de la mode et du textile, s’est temporairement recyclé en importateur à ses côtés. Ils ont cofondé l’entreprise Corona Medical, dont le siège est aux États-Unis.

« Ça fait plus de cinq ans qu’elle a un réseau de confiance là-bas. Du monde qui s’improvise importateur à la petite semaine, ce n’est pas possible. Ils vont se faire livrer des produits pourris ou contrefaits, ou encore se faire avoir sur le prix. C’est compliqué », dit-il.

Il souligne que leur entreprise a actuellement des commandes de 500 000 à 1 million de masques auprès de différentes usines chinoises, et qu’elle en a livré ces derniers jours dans des hôpitaux italiens et mexicains. Les usines avec lesquelles l’entreprise fait affaire sont « certifiées et auditées » pour répondre à différents standards médicaux.

Elles exigent d’être payées à l’avance, par des virements bancaires internationaux effectués par l’entremise de filiales généralement situées à Hong Kong. Les contrats de transport aérien doivent aussi être conclus à l’avance. L’une des difficultés est par ailleurs d’avoir « des gens de confiance sur le terrain ».

« Les prix évoluent toutes les 24 heures. Ce sont des réseaux très informels. Ça se passe beaucoup sur Skype et sur WhatsApp, dit M. Le Roux. Il n’y a rien de centralisé. »

La rareté qui devient de plus en plus évidente à l’échelle planétaire est en train de pousser les prix fortement à la hausse. « Je vois des choses hallucinantes. Il y a des grossistes qui vendent les masques N95 à 7 $US l’unité », dit-il, alors que le prix est normalement autour de 3 $ l’unité, frais de livraison compris.

Transat remet tout son matériel médical en réserve à Québec

Air Transat ayant suspendu ses vols, elle a fait don de quelque 44 000 masques et 301 000 gants au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. Cela représente la totalité du matériel médical que l’entreprise avait en réserve et qui assurait jusqu’ici la protection de ses équipages. Les opérations de rapatriement sont terminées et les avions sont maintenant cloués au sol.

— Louise Leduc, La Presse