De son lit d’hôpital, isolée à l’unité réservée aux patients atteints de la COVID-19 à l’hôpital Charles-Le Moyne, Mélissa Ranger décrit son état : douleurs thoraciques, infiltrat à un poumon, eau dans les deux, difficultés respiratoires, toux… Il y a à peine plus d’une semaine, elle avait encore son stéthoscope autour du cou et soignait le flot de patients admis aux urgences de Greenfield Park. 

Audrey Ruel-Manseau
Audrey Ruel-Manseau La Presse

Sans le moindre égard pour son rôle crucial dans la crise qui sévit, le coronavirus s’est frayé un chemin jusqu’aux voies respiratoires de l’urgentologue, qui a été forcée de revenir sur son lieu de travail par une porte différente.

La Dre Ranger a reçu son diagnostic samedi dernier, le 28 mars, soit quatre jours après avoir passé un test de dépistage de la COVID-19 dès l’apparition de symptômes mineurs.

« Quand l’hôpital m’a rappelée avec le résultat, là, j’étais rendue vraiment malade. Je n’ai jamais fait de fièvre, mais j’avais mal partout aux articulations, je toussais. Et ça s’est mis à dégénérer dans les 48 dernières heures avec des difficultés respiratoires », raconte la Dre Mélissa Ranger, jointe par téléphone à l’hôpital Charles-Le Moyne, où elle est hospitalisée.

IMAGE TIRÉE D'UNE VIDÉO DE RADIO-CANADA

La Dre Mélissa Ranger

La spécialiste de 40 ans s’exprime avec aplomb, malgré son état. N’empêche, elle est très anxieuse et elle ne le cache pas. D’abord, le côté émotif : ses trois jeunes enfants ont besoin de leur mère. Puis, le côté cérébral : avec ses connaissances approfondies de la médecine, elle détecte chacune des anomalies, analyse le moindre symptôme et anticipe toutes les complications possibles.

« Il faut dire qu’on est formés pour ça, les urgentologues, imaginer les pires scénarios possibles. Je me disais que je serais la plus jeune patiente sur respirateur », avoue la médecin, qui possède aussi un baccalauréat en biotechnologie, en plus d’une expertise en gestion des catastrophes.

« Je suis très informée sur les pandémies et, bien sûr, je suivais le déroulement en Europe, où on intubait presque tout le monde. Quand j’ai su que je l’avais, j’ai eu peur. Et je me disais que je ne voulais pas être l’exception. »

La Dre Ranger est hospitalisée depuis le jour 7 de la maladie en raison de ses difficultés respiratoires, mais elle n’est pas intubée aux soins intensifs. Elle va bien, dans les circonstances.

Contamination

La médecin ne sait pas précisément où et quand elle a contracté le coronavirus, puisqu’il y a « un milliard de façons de s’infecter ». Dans le cas d’une urgentologue, les possibilités sont en effet multiples : elle a travaillé de nuit du 16 au 24 mars, période durant laquelle elle a supervisé une étudiante – qui, bien qu’elle portât toujours un masque, s’est révélée infectée – et elle a traité une multitude de patients avec des symptômes d’allure grippale, avant que les mesures de sécurité et de protection ne soient resserrées dans les hôpitaux.

On n’envisageait pas encore la transmission communautaire à ce moment-là, donc ces patients-là n’étaient pas isolés. C’était dans les débuts et ça nous arrivait de réanimer des gens en détresse respiratoire sans nécessairement mettre toute la protection.

La Dre Mélissa Ranger

N’empêche, elle prenait personnellement davantage de précautions qu’à l’habitude. Mais comme beaucoup de gens circulaient encore dans les hôpitaux il y a à peine deux semaines, elle estime qu’elle a très bien pu être contaminée en touchant une simple poignée de porte.

« J’en faisais plus que ce qui était recommandé. On ne parlait pas encore de manquer de matériel, alors [avec] ceux qui toussaient, je mettais masque et visière, je mettais l’équipement total, je désinfectais ma surface de travail à tout moment. Honnêtement, je n’aurais pas pu faire plus », estime-t-elle.

Elle a d’ailleurs elle-même participé à l’élaboration des mesures d’urgence dans son département en prévision de la pandémie.

Il faut que ce soit contagieux pareil ! J’ai vraiment fait attention. En Italie, 51 médecins sont morts. Et ces médecins-là, ils faisaient attention.

La Dre Mélissa Ranger

Quand les symptômes auront disparu depuis au moins 24 heures, la Dre Ranger devra obtenir deux tests négatifs pour être considérée comme guérie. Alors, une fois l’isolement terminé, elle retournera sans hésiter sur la ligne de front.

« Je risque d’avoir une immunité un certain temps. Si je sors de l’hôpital. Mon niveau d’anxiété, pour ma personne, va baisser. Mais avec la vague qui s’en vient, on a tous la même inquiétude sur le matériel », avoue la médecin, qui se sent toutefois en confiance avec le gouvernement Legault.

« On a aussi peur pour les patients. On a peur de manquer de respirateurs. Et on ne veut pas avoir à choisir entre les patients. Si je fais face à ça, je ne sais pas ce que je vais faire… Ça m’empêche de dormir. »

Ceinture noire de karaté, la Dre Ranger a l’habitude des combats, et elle est déterminée à remporter le plus important de sa vie pour retrouver sa famille, qui l’attend à la maison. Après quoi, elle n’espère plus qu’une chose.

« Les gens doivent comprendre que ce ne sont pas des blagues. Tous ceux qui écoutent les directives de la Santé publique sauvent des vies. C’est comme ça qu’on va y arriver. »