(Ottawa) Ayant une « grande préoccupation » par rapport aux informations voulant que les États-Unis détournent du matériel médical, Ottawa compte porter l'enjeu à l'attention de Washington.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

«J’ai vu avec grande préoccupation [les informations] qui souligneraient qu’il y aurait peut-être eu détournement, a lancé Justin Trudeau, jeudi. On est très inquiets, et on va faire des suivis […] pour s’assurer que l’équipement destiné au Canada arrive au Canada.»

Car si les États-Unis sont devenus le principal foyer de la pandémie de la COVID-19 au cours des derniers jours, avec un bilan dépassant désormais les 200 000 cas, le Canada a lui aussi des besoins, a-t-il insisté.

«On est en train de travailler avec les Américains, on est en train de souligner cet enjeu spécifiquement», a offert le premier ministre lors de son allocution quotidienne devant sa demeure de Rideau Cottage.

«On comprend que les besoins des États-Unis sont criants, mais les besoins au Canada sont criants aussi, et nous devons travailler ensemble pour s’assurer qu’on arrive à contrôler [la propagation] de ce virus», a-t-il enchaîné.

Selon ce qu'a rapporté Radio-Canada, des masques qui devaient arriver au Canada auraient été revendus alors que les stocks s'apprêtaient à quitter la Chine, et le mois dernier, une cargaison de masques achetée pour le Québec, qui transitait par l'Europe, serait arrivée plus petite que prévu.

Du côté de la France, des médias, dont Libération, ont par ailleurs rapporté que les États-Unis auraient acheté une cargaison de matériel chinois qui était destiné à la France sur le tarmac d’un aéroport.

Se voulant rassurant, le premier ministre a annoncé jeudi que plus d’un million de masques étaient arrivés mercredi dans un entrepôt de Hamilton, en Ontario. Des centaines de milliers de protecteurs faciaux ont aussi été commandés à la compagnie Bauer, a-t-il signalé.

La veille, il avait voulu se montrer transparent mercredi en avertissant les Canadiens qu’il ne pouvait leur garantir que le pays était à l’abri de pénuries de matériel médical comme des masques, des vêtements protecteurs ou encore des respirateurs.

Sa ministre de la Santé, Patty Hajdu, a abondé dans le même sens, signalant en conférence de presse que la réserve d’équipement de protection individuelle (ÉPI) fédérale ne suffirait probablement pas à la demande, ayant été sous-financée pendant des années par le fédéral.

Les divers scénarios

Après avoir reconnu, la veille, que le Canada en avait probablement encore pour «des semaines, sinon des mois», à combattre la COVID-19, il a dû justifier la décision de son gouvernement de ne pas fournir davantage de données.

Talonné par les journalistes, il a affirmé que le fédéral aurait plus à dire à ce sujet dans les prochains jours. «L'analyse des données est la prochaine étape. Les gens veulent savoir quel est le modèle, combien de temps cette situation perdurera [...]», a-t-il laissé tomber.

Mais «ces analyses dépendent directement du comportement des Canadiens», a-t-il argué.

Conférence téléphonique jeudi soir

Le premier ministre canadien doit s’entretenir jeudi soir avec ses homologues des provinces et des territoires. Au cours de cette conférence téléphonique, il doit notamment aborder la question de la Loi sur les mesures d’urgence.

Le fédéral n'en est pas encore à avoir recours à la Loi, qui lui donne entre autres le pouvoir de contrôler les déplacements. «Nous n'en sommes pas encore à ce point», a dit Justin Trudeau, signalant que les provinces doivent épuiser leurs recours avant que le fédéral n'entre en scène.

Les discussions devraient aussi porter sur « la coordination de nos efforts et du partage de données », car « il faut qu’on travaille ensemble pour identifier ce dont nos communautés ont besoin à travers le pays », a spécifié le premier ministre.

Des questions sur le bilan ontarien

En date du 2 avril, l’Agence de la santé publique recensait au total 10 466 cas, et 111 décès, de la COVID-19 au Canada. Le bilan pourrait cependant être plus élevé, puisque des doutes ont été soulevés quant au nombre de cas en Ontario, la province la plus populeuse du pays.

Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a d’ailleurs brossé un portrait fort inquiétant de la situation, mercredi. « La dure réalité, c’est qu’à l’heure actuelle, très peu nous sépare de la dévastation qu’on a vue en Italie et en Espagne », a-t-il averti en conférence de presse.

Dans le monde, le cap du million de personnes infectées et des 50 000 décès se profilent à l’horizon. Il y avait près de 963 000 cas et 42 000 morts, jeudi, selon le Systems Science and Engineering de l’Université Johns Hopkins.

Appel au service

Le premier ministre Justin Trudeau a fait appel au sens du devoir citoyen pour faire passer son message.

«La notion de servir son pays change d’une génération à l’autre. Votre grand-père a peut-être servi son pays en allant à l’étranger. Votre mère, quant à elle, s’est peut-être battue pour plus d’égalité. Maintenant, c’est à votre tour», a-t-il clamé.

Vous pouvez servir votre pays en restant chez vous et en suivant les règles. Je sais que ça peut paraître simple, mais c’est la seule façon de traverser cette épreuve. Chacun doit faire sa part. Chacun doit sacrifier sa routine pour que la vie reprenne un jour son cours», a dit M. Trudeau.

À un journaliste qui avait remarqué qu'il semblait avoir un chat dans la gorge, il a par ailleurs assuré que son état de santé n'était pas de nature à susciter de préoccupations. Le premier ministre est isolé à Rideau Cottage depuis que sa femme, Sophie, a contracté la COVID-19.

Elle est maintenant guérie, et elle se trouve à la résidence secondaire du premier ministre, au lac Mousseau, en compagnie des trois enfants du couple.