En dépit des nécessaires mesures de distanciation sociale qu’impose la pandémie, des femmes qui vivent de la prostitution continuent de recevoir des appels. Des clients qui considèrent, à la vie, à la mort, que les actes sexuels tarifés sont des services « essentiels » et qui se contrefichent de mettre en péril la santé des autres pour les obtenir.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

On a beaucoup parlé ces derniers jours des personnes déjà vulnérables que la crise de la COVID-19 rend encore plus vulnérables. Mais de ces femmes déjà marginalisées que la pandémie marginalise encore davantage et de ces clients dangereusement irresponsables, très peu. Et pourtant, il y aurait malheureusement beaucoup à dire, souligne Diane Matte, coordonnatrice de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), un organisme qui offre depuis 15 ans du soutien et de l’accompagnement à des femmes aux prises avec la prostitution.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Qu’elles soient encore dans l’industrie du sexe ou qu’elles en soient sorties, la majorité des quelque 200 femmes qui fréquentent la CLES vivaient déjà dans une grande insécurité financière. Du jour au lendemain, elles ont perdu le peu qu’elles avaient et se retrouvent dans une plus grande précarité encore. Comment payer le loyer ? Comment se nourrir ? Comment s’en sortir ? Que faire devant les pressions de proxénètes et de clients qui estiment que, pandémie ou pas, elles doivent continuer à vendre leur corps ?

Depuis plus d’une semaine, la CLES, qui continue d’offrir du soutien à distance à ces femmes, se charge d’appeler chacune d’elles pour prendre des nouvelles, les informer de leurs droits et veiller à leur bien-être. Dans certains cas, plus personne ne répond, ce qui n’est pas du tout bon signe, observe Diane Matte. « Certaines sont confinées avec leur proxénète et on n’arrive pas à les joindre. Elles risquent particulièrement d’être victimes de violence. »

Les échos les plus inquiétants proviennent des femmes qui sont toujours dans l’industrie du sexe – environ 60 % des femmes qui fréquentent la CLES. « La plupart d’entre elles ont arrêté, évidemment, de vendre leurs propres services sexuels. Mais elles continuent de recevoir des appels et des propositions de certains clients, comme leurs annonces se retrouvent toujours sur certains sites. Et elles subissent des pressions. »

Depuis 2014, le Canada criminalise l’achat d’actes sexuels et décriminalise les personnes prostituées. 

Mais visiblement, dans une société où l’exploitation sexuelle demeure banalisée, ça prend plus qu’une loi et une pandémie pour empêcher des clients et des proxénètes de poursuivre leurs activités.

Diane Matte me cite un exemple particulièrement troublant. « La semaine dernière, une femme nous a dit avoir reçu un appel d’un patron qui souhaitait offrir des actes sexuels tarifés à ses employés, hommes. Les deux bras m’en sont tombés quand j’ai entendu cette histoire ! »

« Qui étaient ces employés que ce monsieur voulait “récompenser” ou soulager” au détriment de la santé des femmes qui sont dans l’industrie du sexe ? Je n’en ai aucune idée. Mais ça illustre pour nous combien c’est une industrie qui se fout des femmes, de leur santé et de leur bien-être. »

La femme en question a refusé. « Mais dans certaines situations, les femmes sont acculées au pied du mur et peuvent accepter ce genre de choses. » Non pas par choix. Mais justement parce qu’elles n’ont pas d’autre choix. Parce que c’est leur seule façon de boucler leurs fins de mois. Parce qu’elles sont sous l’emprise de proxénètes qui, on s’en doute un peu, ne sont pas exactement du genre à suivre à la lettre les directives du Dr Horacio Arruda pour limiter les risques de propagation de la COVID-19.

« C’est extrêmement inquiétant », me dit Jocelyne Boudreault, conseillère en relations médias au CIUSSS Centre-Sud de l'île de Montréal, qui invite les citoyens à aviser le Service de police de la Ville de Montréal s’ils remarquent par exemple qu’un salon de massage est encore ouvert.

Les proxénètes doivent s’en foutre carrément. Ce ne sont pas des gens qui ont beaucoup de moralité et d’empathie pour leurs victimes. On a vraiment besoin que la population signale. C’est ainsi qu’on va protéger nos pauvres jeunes filles qui sont sous le joug d’un proxénète.

Jocelyne Boudreault, porte-parole à la DRSP de Montréal

En vertu des décrets du gouvernement du Québec pour lutter contre la COVID-19, les salons de massage font bien sûr partie des commerces jugés non essentiels qui doivent être fermés. Le gouvernement mise sur la collaboration de la population afin que ses directives soient suivies et ne souhaite pas devoir utiliser des mesures coercitives pour y arriver. « Toutefois, la Loi sur la santé publique prévoit que toute personne qui contrevient à une ordonnance du DRSP s’expose à des amendes pouvant varier de 1000 $ à 6000 $ », indique un porte-parole du ministère de la Santé.

Si cela ne suffit pas, les contrevenants pourront se voir imposer des mesures plus musclées allant jusqu’à l’arrestation et la détention.

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À court terme, les victimes d’exploitation sexuelle ont besoin d’une aide d’urgence pour survivre et ne pas se retrouver à la rue. À plus long terme, il faudra leur donner les moyens de passer de la survie à la vie. « Les études démontrent que plus de 90 % des femmes dans l’industrie du sexe souhaitent en sortir, rappelle Diane Matte. Elles souhaitent le faire, mais à leur rythme, et là, elles sont plongées dans l’inconnu, sans aucun filet ni aucun message leur permettant d’avoir un espoir. »

En janvier dernier, dans le cadre de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle, la CLES avait réclamé des programmes de soutien pour les femmes qui tentent de sortir de la prostitution, comme il en existe déjà en France. Des programmes qui devraient inclure une aide financière, un accès à des logements subventionnés, du soutien psychologique et des mesures pour faciliter un retour aux études ou sur le marché du travail. 

La crise actuelle rend cette aide particulièrement urgente.

Confinement oblige, les femmes reçoivent moins de demandes de clients. Certains y voient l’occasion de négocier à la baisse les prix, sachant qu’elles sont particulièrement en détresse, rapporte Diane Matte. « Les clients qui continuent sont aussi ceux qui ont des exigences plus trash. » On savait déjà que l’industrie du sexe est l’industrie la plus violente envers les femmes. En temps de crise sanitaire et économique, la violence que subissent les plus vulnérables d’entre elles est décuplée.

La coordonnatrice de la CLES applaudit le message que le premier ministre François Legault a envoyé aux femmes victimes de violence, leur rappelant qu’elles ont le droit de fuir et d’avoir de l’aide. Elle aimerait bien l’entendre livrer aussi un message aux hommes qui leur font subir cette violence.

Il faudra aussi s’assurer que les femmes aux prises avec la prostitution aient accès à l’aide gouvernementale pour les citoyens durement touchés par la crise de la COVID-19, même si elles sont sans statut, même si elles ne sont pas dans une situation où elles ont pu déclarer des revenus. La CLES fait pression auprès d’Ottawa et de Québec pour qu’elles ne soient pas oubliées. « Parce qu’elles sont, au même titre que les personnes itinérantes, les plus marginalisées des marginalisées. »

Le commerce du sexe n’est pas un service essentiel. Mais le soutien aux femmes qui y risquent leur vie, oui.