Le propos du premier ministre se voulait rassurant, mais le ton avait changé mardi midi. On lisait l’inquiétude.

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Oui, l’explosion du nombre de cas « positifs » était prévue. Oui, la situation est « sous contrôle » dans les hôpitaux. Seulement quatre cas de plus aux soins intensifs…

Mais la réalité, édulcorée sinon niée depuis plusieurs jours, c’est qu’on est en pénurie d’équipements médicaux. Et que dans le calme trompeur des couloirs d’hôpitaux, on attend la vague en se disant : comment on va faire ?

« Je veux vous dire la vérité, pour certains équipements, on en a pour trois à sept jours », a dit François Legault.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre du Québec, François Legault, mardi, pendant son point de presse quotidien

Trois jours, c’est comme demain.

Deux jours mercredi, un jour jeudi : vendredi, il n’y en aura plus.

De quoi exactement ? Des masques. Mais lesquels ? Ce n’est pas tout à fait clair. Les solutions viennent d’où ?

Pourquoi on ne le dit pas simplement ?

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Le Québec a fait plein de choses très bien depuis le début de cette crise. Parmi les premiers endroits en Amérique du Nord à prendre des mesures musclées. Le message a été cohérent, il a bien passé, très largement accepté par la population. Le leadership de communication du premier ministre a été hors pair.

Mais il y a une chose qu’on n’a pas faite mieux que les autres. Et c’est de préparer les stocks.

Le 15 février, avant même l’apparition du premier cas au Québec, le Dr Karl Weiss, microbiologiste à l’Hôpital général juif de Montréal, sonnait l’alarme dans un article de ma collègue Judith Lachapelle.

« On commence à avoir des niveaux très bas d’équipements dans les hôpitaux et le Ministère n’est pas capable de nous dire s’il en a, s’il en aura, s’il pourra nous en fournir », disait-il.

Bien sûr, le monde entier veut le même équipement. La pénurie est mondiale.

Le hic, c’est que les instances de santé étaient incapables de bien évaluer les stocks.

« Personne ne connaît les vrais chiffres et tout le monde se chicane pour les masques », me dit une source mise au courant sur les développements quotidiens. Entre les directeurs d’hôpitaux, les administrations, le Ministère, ça brasse fort en ce moment.

Ce n’est pas 10 ou 12 fois ce qu’on utilise normalement comme quantité de masques qui disparaît. C’est… 50 fois. Voilà les chiffres qui circulent au plus haut niveau de l’administration.

On aura compris que ça ne colle pas avec une directive de « rationnement ».

On aura aussi compris que les vols, les réserves secrètes et les disparitions mystérieuses ne sont pas qu’une anecdote ni le fait de deux ou trois loustics en chemise blanche qui partent à la maison avec du matériel. C’est un gros problème.

Pour que la ministre de la Santé Danielle McCann dise qu’ils sont sous clé, c’est que la denrée est devenue cruellement convoitée. Ça témoigne de l’état d’anxiété compréhensible du personnel.

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La situation n’est pas vraiment meilleure ailleurs au Canada ni aux États-Unis. On voit que les gouvernements se mobilisent, coopèrent, le fédéral avec les provinces, le Québec et l’Ontario. C’est encourageant et on finira par trouver, fabriquer et distribuer ce matériel.

Mais quand ?

Il n’en reste pas moins non plus qu’on a minimisé notre degré d’impréparation matérielle.

Comme tout le monde ? Comme tout le monde, oui.

Mais on a tardé à se le dire.

Sonner l’alarme crée la mobilisation, les initiatives, les réorganisations industrielles. On voit déjà plein d’entreprises monter au front, c’est très impressionnant.

Mais il est minuit moins trois, on l’a appris mardi…

Et pendant qu’on minimisait le problème pour ne pas créer de panique, le milieu médical s’inquiétait seulement plus, dans une sorte de sauve-qui-peut.

C’est normal que les gouvernements naviguent aux instruments. Personne ne voit clair en ce moment, personne ne sait vraiment ce qui nous attend ni ne peut donner de date.

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Nous sommes au point où le gouvernement doit passer à l’étape supérieure en matière d’information.

Quand le gouverneur de l’État de New York donne son point de presse quotidien, il donne les chiffres de santé, et ceux de la pénurie de matériel.

Mardi soir, la Maison-Blanche, souvent réticente à ce sujet, a diffusé des projections possibles de contamination. Des modèles mathématiques envisageant « au moins 100 000 morts » aux États-Unis. Mais peut-être plus du double.

On est rendus là nous aussi.

Chiffres sur table.

Il n’y aura pas de panique. Simplement une conversation mieux informée, une prise de conscience plus vive, profonde.

Parce qu’on sait tous que le pic ne sera pas atteint avant deux semaines. Et pour déjouer les prédictions, on sera encore mieux équipés en les divulguant.

Ça ne fera pas apparaître des masques, me direz-vous. Évidemment. Mais ça nous fera prendre la mesure de l’urgence nationale, et la nécessité de faire durer cette mobilisation remarquable pour « le combat collectif de notre vie », comme le dit si bien François Legault.

J’ai l’impression que certains imaginent qu’on a tellement bien fait que c’est sur le point de s’en aller.

Ce n’est pas le cas. On fait face à d’immenses défis. Et comme on dit depuis longtemps, « ça va aller plus mal avant d’aller bien ».

Là, avec la moitié des cas au Canada, avec des augmentations de 732 cas par jour au Québec, et plus bientôt, on est dans le « ça va aller plus mal ».