Il y a tout juste une semaine aujourd’hui, le directeur du vaste projet de reconstruction de l’échangeur Turcot, Olivier Beaulieu, apprenait en même temps que tout le monde, de la bouche du premier ministre François Legault, que tous les chantiers de construction de la province devaient être fermés le lendemain soir, à minuit.

Bruno Bisson
Bruno Bisson La Presse

Un arrêt simultané de tous les chantiers de construction de la province pour des raisons de santé publique, c’était évidemment du jamais-vu. Et pour M. Beaulieu, fermer en toute sécurité un chantier de la taille de Turcot, c’était surtout du jamais-fait.

« On a fermé complètement le chantier, a-t-il raconté en entrevue avec La Presse. On ferme le chantier au temps des Fêtes chaque année, mais c’est un processus qui se fait graduellement sur plusieurs semaines. Là, on avait 36 heures. »

Durant cette période, il a fallu sécuriser les voies de circulation pour les usagers, fermer les accès à tous les ouvrages encore en chantier ; clôturer les nombreux sites de travaux s’étendant sur une longueur de sept kilomètres dans l’axe est-ouest, et sur près de cinq kilomètres dans l’axe nord-sud ; dégager les rues et artères municipales autour de l’échangeur ; installer la signalisation routière appropriée ; instaurer les tours de garde pour prévenir les intrusions, les vols et le bris.

Et finalement, renvoyer chez eux environ 450 ouvriers et 140 employés-cadres pour une durée indéterminée.

« On avait aussi des centaines de pièces de machinerie de chantier, des grues, des camions, explique le directeur du projet. Normalement, on les aurait déplacées pour les regrouper sur un site unique, mais on n’a pas eu le temps. Elles sont restées en place. »

28 chantiers fermés

Le 25 mars, à minuit, toute la construction routière s’est arrêtée au Québec. À la grandeur de son territoire, le ministère des Transports a fermé 28 chantiers routiers. Seulement neuf chantiers restent toujours ouverts (voir la liste en fin de texte) dans tout le Québec, une semaine plus tard.

La « pause » ordonnée par le gouvernement Legault doit se terminer le 13 avril, mais ils ne sont pas nombreux, dans l’industrie, à croire que les activités vont vraiment reprendre dans moins de deux semaines.

À l’Association des constructeurs de routes et de grands travaux (ACRGTQ), qui regroupe les employeurs du secteur génie civil, on n’a jamais vécu une situation pareille

Au printemps 2017, se rappelle l’ingénieur et directeur général adjoint de l’ACRGTQ, Pierre Tremblay, les inondations printanières ont aussi retardé de plusieurs semaines le début de la saison des travaux.

« Ces chantiers-là étaient prêts à partir, ils avaient été soumissionnés, les contrats étaient signés, ils étaient dans la machine, et on n’avait pas à se casser la tête à savoir si on devait préparer les matériaux [granulats] ou réparer les usines mobiles [de bitume]. Ce sont des choses qu’on fait à cette période de l’année. Les travaux ont donc juste été retardés de quelques semaines. Mais une période d’incertitude comme celle qu’on vit maintenant, on n’a jamais vu ça. »

Faute de savoir à quel moment les activités vont reprendre normalement ou dans quelles conditions elles pourront progresser dans un contexte de pandémie, avec les travailleurs mis en isolement préventif ou malades de la COVID-19, les entrepreneurs doivent profiter de la pause pour « se préparer », en continuant de soumissionner aux appels d’offres et en préparant les matériaux granulaires en vue de la reprise.

Tout au long de la semaine dernière, rapporte M. Tremblay, les entrepreneurs en construction ont attendu la confirmation de Québec pour savoir si le concassage, la préparation des granulats et les réparations d’équipements étaient aussi touchés par l’arrêt forcé de tous les chantiers.

« Si on ne peut pas se préparer, dit M. Tremblay, au-delà de la reprise des chantiers en mai ou juin, il y aura encore d’autres délais avant de pouvoir reprendre les travaux, qui vont forcer à reporter encore plus de contrats. »

La programmation des travaux routiers annuels du MTQ, rendue publique en février dans chaque région du Québec, « on peut dire aujourd’hui qu’on va la mettre aux poubelles et recommencer, en tenant compte de ce qu’on sera capables de faire avec les moyens qu’on aura, au moment de la reprise ».

Beaucoup de travail

Des grands chantiers comme celui de l’élargissement de l’autoroute Henri IV, à Québec, qui était sur le point de reprendre, de la reconstruction du pont Gouin, à Saint-Jean-sur-Richelieu, ou de l’asphaltage de la route 389 qui mène aux barrages de la Manic, sur la Côte-Nord, sont ainsi suspendus en attendant l’évolution de la pandémie du coronavirus.

À Montréal, dans l’échangeur Turcot, il reste encore beaucoup de travail à faire. « On n’a présentement aucune section de l’échangeur qui est complétée à 100 %. Nous avons un gros volume de travaux de finition à faire partout dans l’échangeur », affirme Olivier Beaulieu.

Une partie des autoroutes 20 Est et 20 Ouest ne sont pas dans leur configuration finale, précise-t-il. On doit installer des murs antibruit, refaire l’asphaltage sur une partie du réseau municipal, terminer la construction du pont du canal de Lachine, seule grande structure encore inachevée du projet. Sans parler des aménagements paysagers. Il y a des milliers d’arbres à planter dans la périphérie de l’échangeur.

« Ici, conclut M. Beaulieu, le chantier est prêt à repartir 24 heures après qu’on aura eu le feu vert du gouvernement. Les employés-cadres font du télétravail et planifient actuellement les scénarios de reprise. Il va falloir aussi implanter de nouvelles mesures d’hygiène, dont on n’a pas encore le détail. »

Le vaste chantier Turcot devait être terminé à l’automne 2020, après six ans de travaux. Personne ne le dit encore, mais l’échéancier ne tient plus la route.

Les neuf chantiers du MTQ qui restent ouverts

– Réparation du pont de l’île aux Tourtes au-dessus de la rivière des Outaouais (Métropole)

– Réparation du pont Honoré-Mercier, au-dessus du fleuve Saint-Laurent (Montréal)

– Programme de réparations ponctuelles de structures de la région métropolitaine de Montréal

– Programme d’enlèvement des fragments de béton et des strates de rouille détachables sur diverses structures de la couronne nord de Montréal

– Enrochement en urgence du talus du Pic de l’Aurore (Percé, Gaspésie)

– Protection contre l’érosion des berges sur la route 199 (Îles-de-la-Madeleine)

– Reconstruction du pont de la route 157 au-dessus de la rivière Saint-Maurice (Shawinigan, Mauricie)

– Reconstruction de la route 138 dans le secteur des lacs à Thompson et La Ligne (Franquelin, Côte-Nord)

– Réfection du pont Félix-Gabriel-Marchand sur le chemin du Pont-Rouge (Mansfield-et-Pontefract, Outaouais)