En mars au Népal, le temps est doux, les fleurs s’ouvrent et les touristes débarquent.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Certains font de l’alpinisme dans l’Himalaya. La plupart se contentent de longues randonnées dans les coins les plus reculés. D’autres font des retraites de silence dans un monastère bouddhiste. Loin de tout, coupés du monde, sans cellulaire, sans nouvelles du monde en train de chavirer, ni de rien d’autre.

La semaine dernière, ils sont donc des centaines à être sortis de la brousse ou de la méditation et à avoir ouvert un ordinateur pour la première fois depuis 8, 10, 15 jours.

PHOTO FOURNIE PAR SILVANO MERCADO

Silvano Mercado et Caroline Aquin lors de leur récente randonnée au Népal

Partis quand tout était calme, ils se sont réveillés en pleine pandémie, dans un pays pauvre coincé entre la Chine et l’Inde, où tout fermait d’heure en heure.

Environ 150 Canadiens sont à Katmandou et se demandent comment et quand ils en sortiront. L’aéroport est fermé. La crise en Inde voisine prend de l’ampleur.

Silvano Mercado et Caroline Aquin, des artistes maquilleurs en cinéma, sont de ceux-là. Le couple dans la jeune quarantaine connaît bien le pays. Ils viennent régulièrement pour de longues périodes depuis une quinzaine d’années. Ils y ont plusieurs amis.

Ils sont arrivés fin février. Il n’y avait aucune restriction officielle ou officieuse.

« Il y avait un cas à Katmandou, mais c’est tout, me dit Silvano par vidéotéléphone. Les gens prenaient ça avec un grain de sel, on faisait des blagues, on pensait à une sorte d’exagération médiatique. »

Des alertes au virus au fil des ans, il y en a eu d’autres, après tout…

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De fait, la revue médicale Lancet a documenté le premier cas népalais dans son numéro du 10 février. Il s’agit d’un étudiant de 32 ans qui est rentré de Wuhan le 13 janvier et s’est présenté dans un hôpital de Katmandou avec de la toux. Il était malade depuis 10 jours. Il est sorti quatre jours plus tard de l’hôpital, placé en isolement chez lui, et déclaré officiellement guéri le 29 janvier.

L’affaire en est restée là…

Fin février, un congrès international de tatouage devant se tenir au Népal a bien été annulé. Simple prudence des autorités dans un pays fragile…

Le couple a donc entrepris son périple le cœur léger.

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C’était une randonnée tellement hors des sentiers battus que les guides eux-mêmes n’avaient jamais exploré ce territoire. Nulle installation touristique. Ils dormaient dans des fermes de yaks. Dans des abris de fortune.

PHOTO FOURNIE PAR SILVANO MERCADO

Le couple a traversé des forêts de bégonias, de magnolias…

Ils ont traversé des forêts de bégonias, de magnolias, des rouges écarlates et des blancs éblouissants, des parfums qui explosent en ce moment… Ils ont atteint 4300 mètres d’altitude en montant et descendant, entrant en forêts et atteignant des zones dénudées.

Non, mais quelle chance d’être là à l’abri du bruit, loin de toute l’agitation !

Le choc du « réel » a été un peu violent.

Comme tous les autres touristes, il leur a été ordonné de rentrer dans la capitale et de se confiner où ils pouvaient, dans les hôtels qui sont encore ouverts. Comme les autres, ils ont trouvé un jeep ou un rare bus pour les ramener dans la capitale sur les routes en lacets qui rendent le voyage pittoresque quand on vient découvrir le pays, mais anxiogène quand on veut se ruer vers l’aéroport.

C’était le chaos complet chez les compagnies aériennes, bien entendu. Les rares vols encore offerts étaient prohibitifs. Tout était annulé minute après minute. Et puis rendu à telle destination, serait-on coincé là ?

PHOTO FOURNIE PAR SILVANO MERCADO

Ils ont atteint 4300 mètres d’altitude.

Ils sont revenus en ville. À 18 h, on peut sortir brièvement. La police surveille dans les rues. Ils ne manquent de rien.

« Nous, on connaît des gens ici, on peut voir venir. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. On essaie de rassurer les gens. Les Népalais sont très gentils. Ils ont vécu tant de difficultés, pannes, tremblements de terre… Mais avec un système de santé déjà précaire, ils ne peuvent pas se permettre une éclosion, et on ne peut pas être un poids supplémentaire. Déjà, les regards ont changé. Le virus ne vient plus de la Chine, il vient d’Occident. Une Népalaise est rentrée d’Europe avec le virus. »

Au moment d’écrire ceci, on a recensé cinq cas dans le pays. Mais teste-t-on sérieusement ?

PHOTO FOURNIE PAR SILVANO MERCADO

Avenue quasi déserte de Katmandou

Comme tous les autres, ils attendent un plan de sortie du pays du gouvernement fédéral. « Mais je comprends qu’on n’est pas les seuls, et peut-être pas les plus mal pris… »

Les opérations de rapatriement sont en effet nombreuses et compliquées partout sur la planète.

Puisqu’il n’y a pas d’ambassade canadienne au Népal, c’est celle de Delhi, déjà débordée, qui tente de gérer la situation. On examine la possibilité d’envoyer un avion ou de rapatrier certains Canadiens dans un avion américain dans les cas les plus urgents.

À ceux qui lui écrivent pour dire qu’ils l’ont un peu cherché, Silvano rappelle dans quel état d’esprit tout le monde était en février. La « pandémie » a été déclarée le 11 mars. Les interdictions ne concernaient que la Chine. Ils n’ont pas su à quel point tout a dégénéré vite. Et au moment de partir, ce n’était plus possible.

« On se croyait dans un endroit sécuritaire, jamais on n’aurait pu imaginer… »

Et si aujourd’hui tout semble si clair, on a peut-être oublié que nous étions tous plus ou moins incrédules avant la déclaration de l’OMS, et tout ce qui a suivi, et sommes tous un peu sortis du bois en même temps…