Avant de prendre de l’hydroxychloroquine, Hélène Vallières a essayé plusieurs autres médicaments pour contrôler son arthrite rhumatoïde. « Avant de prendre ça, je ne pouvais pas éplucher et couper un légume », dit l’infirmière retraitée de 66 ans de Sherbrooke.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

En fin de semaine, Mme Vallières a su qu’elle ne pourrait pas ravoir d’autre hydroxychloroquine : le médicament est maintenant réservé à 3 des 22 catégories de patients qui en prennent et à la lutte contre la COVID-19, selon une décision de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS).

L’hydroxychloroquine est ce médicament antipaludique (antimalarial) qui a été testé avec succès dans des études précliniques par l’infectiologue Didier Raoult, de Marseille, pour traiter des patients atteints de la COVID-19. Plusieurs études cliniques avec groupe contrôle aléatoire tentent de voir s’il s’agit réellement d’un traitement — une étude chinoise sur des cellules a donné des résultats négatifs — et aussi si l’hydroxychloroquine peut prévenir l’infection et pourrait être donnée en prophylaxie aux travailleurs de la santé.

Plusieurs autres cas similaires d’arthritiques menacés de perdre leur précieux médicament ont été rapportés à La Presse. C’est entre autres le cas de Danielle Chapleau, 72 ans, de Saint-Léonard, de François Leblond, 66 ans, de Lanaudière, et de Louise Juneau, 71 ans, de Lévis, que La Presse a interviewés. « J’ai lu que l’INESSS permet aux médecins de décider que leur patient avait quand même besoin de l’hydroxychloroquine, dit Mme Juneau, qui est aussi une infirmière retraitée. » 

PHOTO FOURNIE PAR LOUISE JUNEAU

Louise Juneau

J’en ai parlé à mon rhumatologue par son infirmière, et il m’a dit qu’il fallait que je continue l’hydroxychloroquine. Mais le pharmacien m’a dit qu’il n’y en aurait désormais que pour la COVID-19. Je veux bien qu’on fasse des expériences, mais pas au détriment d’autres patients qui en ont besoin.

Louise Juneau

Vague d’arthritiques aux urgences

Nabil Chikh, pharmacien-propriétaire sous l’enseigne Pharmaprix dans Côte-des-Neiges, a dû appeler depuis samedi des dizaines de patients, généralement des arthritiques, pour les informer qu’ils n’auraient pas d’autre hydroxychloroquine. « On est pris entre l’arbre et l’écorce, dit M. Chikh. L’INESSS nous dit d’appeler le patient, sans vérifier avec son médecin s’il peut y avoir une [solution de remplacement]. Parfois, le patient nous demande d’appeler le médecin. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu de réponse des médecins. On passe 15-20 minutes sur chaque appel, les gens sont inquiets, dans un contexte où on manque de personnel. Si j’ai un message à passer, c’est qu’il faut que les clients des pharmacies fassent preuve de patience et de compréhension. »

Christian Pineau, chef de la rhumatologie au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), explique qu’un patient qui prend d’autres médicaments en plus de l’hydroxychloroquine pour soigner son arthrite pourrait peut-être plus facilement s’en passer à court terme. « L’hydroxychloroquine reste de trois à six mois dans le sang, alors on ne verra pas les effets directement », dit le Dr Pineau, qui dirige la clinique du lupus, qui fait partie des maladies pour lesquelles il sera toujours possible d’avoir le médicament. « Mais ensuite, ça prend six mois pour revenir à un bon niveau dans le sang. Alors si ça se prolonge, on va voir arriver aux urgences des patients dont l’arthrite ne sera plus contrôlée. »

Actuellement, selon le Dr Pineau, les patients hospitalisés au CUSM qui ont la COVID-19 reçoivent de l’hydroxychloroquine dans le cadre de l’« algorithme de traitement », même s’il n’y a de preuve formelle de son efficacité. Cette utilisation est autorisée par l’INESSS, même s’il existe un certain flou sur la question.

En dehors d’un protocole de recherche, l’usage devrait être limité à des patients dont la situation clinique est sévère, évaluée au cas par cas, soutenu par un comité interdisciplinaire d’experts multicentrique.

Avis de l’INESSS du 29 mars

Olivia Jacques, porte-parole de l’Institut, indique que « la chloroquine doit être utilisée uniquement dans le cadre d’un protocole de recherche », mais ajoute du même coup que « certains établissements peuvent en administrer à la suite d’une décision interne ».

Invitée à commenter la nouvelle, Annie-Claire Fournier, porte-parole du CUSM, répond que, « pour l’instant, la chloroquine ou l’hydroxychloroquine ne font pas partie des traitements standards pour les patients atteints de la COVID-19 au CUSM ».

Céder à la panique

Le 27 mars, le Collège des médecins du Québec a rappelé que de prescrire de l’hydroxychloroquine ou de la chloroquine, sa cousine, pour les patients ambulatoires atteints de la COVID-19 ou suspectés de l’être était « inapproprié » et que l’usage de ces médicaments doit être restreint « à des patients dont la condition clinique exige une hospitalisation, en respectant des critères de sélection et de posologie définis dans le cadre d’un protocole de recherche ».

Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins, signale qu’il serait périlleux d’utiliser de façon préventive ces médicaments, qui peuvent entraîner des effets secondaires, sans que des études plus poussées soient menées.

Il ajoute que si on utilise ce médicament en prévention ou chez les malades non hospitalisés, on risque de manquer d’hydroxychloroquine. « Les gens cèdent à la panique et invoquent le droit d’avoir accès à des traitements expérimentaux », indique-t-il.

D’autres médecins critiquent cette prudence. L’ancien député Amir Khadir a appelé, par exemple, à une utilisation généralisée de l’hydroxychloroquine dans un essai publié la fin de semaine dernière par La Presse.