Chez Artofix, à Longueuil, on moule habituellement des textiles pour fabriquer des panneaux acoustiques en 3D destinés à recouvrir des murs ou des meubles. Mais ces jours-ci, on se prépare plutôt à fabriquer des écrans… contre la COVID-19.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« On est en train de réorganiser toute l’usine pour faire de la production de masques. On a commencé le projet il y a huit jours, et on dirait que chaque jour est une semaine depuis », lance Jason Duval, directeur général d’Artofix.

Ce détournement des capacités industrielles n’est pas sans rappeler les efforts de guerre, alors que les usines étaient monopolisées pour fabriquer de l’armement. Seule différence : cette fois, l’équipement servira dans la guerre contre un virus.

Artofix est une filiale de Duvaltex, qui fait partie d’un groupe de 13 entreprises regroupées au sein d’une force opérationnelle visant à fournir des masques et des blouses de protection, fabriqués ici, aux travailleurs du monde de la santé et aux autres employés des services essentiels.

« La task-force a été créée parce qu’on soupçonne fortement qu’il va arriver des pénuries dans l’équipement de protection. Le ministère de l’Économie [du Québec] nous a demandé d’identifier des manufacturiers capables de produire rapidement ces équipements », explique Dany Charest, directeur général de TechniTextile Québec, qui regroupe des entreprises de textiles techniques et des laboratoires de recherche. 

Rapidement, on s’est rendu compte qu’avec la délocalisation, on a perdu cette expertise. On est incapables de trouver les matières premières, et on est même incapables de faire les tests pour s’assurer que ces produits vont répondre aux exigences de Santé Canada.

Dany Charest, directeur général de TechniTextile Québec

Plutôt que de baisser les bras, les acteurs du milieu ont décidé de bâtir cette expertise à toute vitesse. Preuve qu’ils ne chôment pas, La Presse a attrapé M. Charest en pleine téléconférence, dimanche après-midi, avec d’autres intervenants du monde du textile. Tous ont accepté de nous parler.

Tester chez nous

Au Centre multiservices pour l’industrie textile (Groupe CTT), à Saint-Hyacinthe, on s’affaire à développer des protocoles et à acquérir des équipements afin de tester les masques et les blouses de protection qui, on l’espère, seront bientôt fabriqués ici. L’objectif est que ces produits puissent être homologués et donc utilisés.

« On réalise déjà énormément de tests pour les entreprises. On n’a pas la capacité de faire tous les tests requis pour les masques, mais on est en train de la bâtir. Certains équipements ne se trouvent qu’en Europe et aux États-Unis. On est en ligne actuellement justement parce qu’on vient de parler à un potentiel bailleur de fonds », explique Olivier Vermeersch, PDG du Groupe CTT.

Paulette Kaci est directrice générale de VestechPro, un centre de transfert technologique affilié au cégep Marie-Victorin. Elle a été chargée d’évaluer la capacité de production de l’industrie québécoise. « On essaie d’organiser une réponse coordonnée de la filière textile. Il y a des entreprises qui seraient prêtes à produire. Dès qu’on reçoit une commande ferme, il y a possibilité de mettre des gens au travail », assure-t-elle. 

Le problème, pour l’instant, est que la plupart des entreprises hésitent à se lancer dans la production sans avoir l’assurance qu’elles auront des contrats… et que les contrats ne viendront que si on sait que l’industrie québécoise peut accoucher de produits qui passeront les tests de Santé Canada.

« C’est un peu l’œuf ou la poule », admet Mme Kaci.

Des produits lavables plutôt que jetables

Chez Artofix, on affirme avoir déjà produit certains prototypes de masques. On espère qu’ils se conformeront à la fameuse norme N95, c’est-à-dire qu’ils bloquent 95 % des particules de 0,3 micron. Ces masques sont devenus extrêmement précieux dans les hôpitaux avec la crise de la COVID-19.

En parallèle, l’entreprise mère d’Artofix, Duvaltex, espère commercialiser des masques peut-être moins performants, mais lavables et réutilisables. L’entreprise québécoise FilSpec, qui fabrique des fils antimicrobiens, en fournirait la matière première.

« L’idée est de préserver les modèles certifiés pour le corps hospitalier tout en apportant une protection suffisante pour les personnes dites en seconde ligne, dans les services essentiels », explique Dominique Quintal, directeur général de FilSpec Europe. 

PHOTO MICHELLE BOULAY, SPECTRE MÉDIA

Dominique Quintal, directeur général de FilSpec Europe

On pense à tous ceux qui font des livraisons à domicile, aux employés dans les épiceries, etc. Évidemment, ça viendra avec une éducation : comment porter le masque, comment l’enlever, comment le laver.

Dominique Quintal, directeur général de FilSpec Europe

Adapter les protocoles

L’industrie québécoise se bute à un problème un peu ironique. Puisque la production de textile traditionnel a été délocalisée vers l’Asie, les fibres qu’on produit chez nous sont plus avancées techniquement. C’est ainsi que les blouses de protection et certains masques fabriqués au Québec, par exemple, pourraient être lavables plutôt que jetables. En principe, en contexte de pénurie, c’est génial. Mais il y a néanmoins des défis.

Ça va demander des changements dans la logistique des hôpitaux et certains changements dans les protocoles d’intervention à court terme. On comprend que pour les hôpitaux, ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour introduire des changements.

Dany Charest, directeur général de TechniTextile Québec

« Mais ce qui est important, là-dedans, c’est la protection des travailleurs. Il va falloir s’ouvrir à des solutions nouvelles », poursuit Dany Charest, de TechniTextile Québec.

À quand, donc, des blouses et des masques québécois dans les hôpitaux ? Personne n’a voulu avancer une date. Valerio Izquierdo, vice-président des laboratoires textiles au Groupe CTT, affirme que certaines blouses fabriquées ici sont déjà conformes aux exigences de niveaux 1 et 2 (sur une échelle de 4).

« On sait que certains fabriquent des prototypes pour le niveau 3 et on devrait les recevoir au laboratoire en début de semaine. On sait aussi que des gens sont capables de faire du niveau 4 au Québec », dit-il. Chez Artofix, en tout cas, on pense être en mesure de démarrer la production dès la semaine prochaine et d’atteindre rapidement un rythme de croisière de 130 000 masques par semaine.