Après deux semaines de congé forcé, les enseignants des écoles publiques n’ont pas encore dû être mis à contribution. Quel pourrait être leur apport dans cette crise ?

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Tout en se plaignant des consignes floues de Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation, les représentants des enseignants insistent sur le fait qu’aucune tâche ne devrait être obligatoire, le contexte étant difficile pour tous.

Jeudi, Delphine Collin-Vézina, directrice du Centre de recherche sur les enfants et la famille de l’Université McGill, réclamait du ministre de l’Éducation une directive claire pour que les enseignants donnent un coup de fil à leurs élèves.

Le lendemain, le ministre Jean-François Roberge adoptait l’idée.

« La première des communications qui sera faite par téléphone sera simplement un contact humain, expliquait le ministre Roberge à La Presse. “Bonjour, comment ça va ? Parle-moi un peu de ta journée. Est-ce que tu as vu le nouveau site internet du gouvernement ? Est-ce que tu as des moyens de te connecter ?” »

« Bien sûr, ce n’est pas tout le personnel enseignant qui, en fonction de sa situation personnelle, pourra faire ça avec tous les élèves », ajoutait le ministre en entrevue.

« Chaos »

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE), qui représente quelque 70 000 enseignants, signale que cette demande de coups de fil aux élèves émanant du ministre Roberge « a semé le chaos et créé de la confusion ».

Les téléphones ont sonné de tous bords, tous côtés [à la FSE]. Il a été question d’appeler les élèves “sur une base hebdomadaire”, dans la mesure du possible. Mais qui va établir pour qui c’est possible ?

 Josée Scalabrini, présidente de la FSE

Faut-il appeler tous les élèves ? Seulement les plus vulnérables ? Pas clair, selon Mme Scalabrini.

Les directeurs d’école, représentés par la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement, insistent aussi pour dire qu’il ne faut pas exiger que chaque enseignant contacte ses élèves. 

Le président de la Fédération, Nicolas Prévost, croit que les élèves ne doivent pas pour autant être laissés à eux-mêmes. Les enseignants qui ne pourront pas contacter leurs élèves « ne pourront pas juste dire : “Moi, je ne m’en occupe pas, je reste à la maison.” Si le contexte familial ne le leur permet pas, qu’ils travaillent avec nous pour trouver des solutions pour joindre les élèves. Tout le monde doit mettre l’épaule à la roue », estime M. Prévost.

Quand le gouvernement a décrété qu’il pourrait solliciter les enseignants pour travailler éventuellement dans les services de garde, l’Alliance des professeurs a écrit : « En temps normal, l’Alliance aurait décrié cet arrêt ministériel. […] La solidarité étant une de nos plus fortes valeurs, nous encourageons les enseignantes et enseignants qui le peuvent à répondre présents, sur une base libre et volontaire, si jamais vous êtes appelés à prendre la relève. »

La Centrale des syndicats du Québec a pour sa part réagi en disant son malaise face à l’absence de communication et a indiqué étudier la portée juridique du décret pour les enseignants.

« Sur le frein »

Depuis le début de la crise, les syndicats insistent sur le fait que les enseignants sont eux-mêmes des citoyens qui peuvent tomber malades, être aidants naturels ou qui sont souvent parents de jeunes enfants. On s’inquiète beaucoup aussi que certains enfants se fassent faire l’école à la maison par leurs parents et que d’autres soient laissés à eux-mêmes. 

Des enseignants consultés par La Presse sont nombreux à se dire aussi mal équipés pour faire l’école à distance, à ne pas avoir leur matériel scolaire avec eux. 

Plusieurs autres enseignants s’inquiètent au contraire pour leurs élèves, se sentent mal de ne pas en faire davantage et se montrent très inquiets d’être visés par des collègues qui pensent autrement. 

Résultat : des élèves du Québec n’ont jusqu’ici eu qu’un petit coucou de leur prof. Certains autres ont eu des consignes générales de devoirs (réviser ses règles de grammaire et ses tables de multiplication) tandis que d’autres élèves, des secteurs privé et public, bénéficient d’une vraie classe à distance.

« En l’absence de balises claires du gouvernement, les parents se plaindront que l’enseignant du petit voisin en fait beaucoup tandis que le sien ne fait rien », relève Josée Scalabrini.

Ne sachant sur quel pied danser, « les enseignants sont sur le frein », dit Luc Papineau, enseignant de français au secondaire. 

Pour lui, la pandémie révèle à quel point le système éducatif était mal préparé à quelque crise que ce soit.

Il met aussi en lumière tous les débats laissés en suspens depuis des années. Faut-il ou pas donner des devoirs ? Faut-il privilégier l’égalité des chances ? S’inquiéter au contraire du risque de nivellement par le bas ? 

Pour les coups de fil comme pour l’envoi ou pas de devoirs, André Bouchard, qui a pris sa retraite de l’enseignement il y a quelques mois, insiste sur le fait que « les syndicats, dont le rôle consiste à protéger leurs membres, ne font jusqu’ici que relayer les messages du ministre de l’Éducation, qui vont tous dans le sens d’invitations à joindre leurs élèves sur une base volontaire, sans obligation ».

M. Bouchard note que la crise est plus que jamais « un révélateur de l’iniquité entre les écoles publiques et privées », ces dernières ayant eu ces dernières années les moyens de développer l’école à distance, « y compris de financer l’achat de tablettes pour les élèves ».

La chercheuse Delphine Collin-Vézina, elle aussi de cet avis, croit qu’il n’est pas suffisant que le ministre dise qu’« on reprendra le cours des choses le 4 mai. Ce n’est pas un plan suffisant pour les élèves en difficulté, qui sont plus nombreux dans les écoles publiques. Il faut des ressources en amont pour ces enfants, on peut être plus proactifs que ça comme société ».

Des outils, même dans les écoles publiques

Si les professeurs n’ont pas tous des outils technologiques élaborés, ils ont presque tous un courriel. Dans les circonstances, cela pourrait-il leur être d’une certaine utilité ?

Sans doute, répond André Bouchard, qui fait observer que, normalement, les enseignants ont tous les courriels de leurs élèves et que les élèves du secondaire peuvent être joints par les portails existants.

L’école à distance est moins compliquée au primaire qu’au secondaire, où les classes sont grosses, mais des groupes virtuels peuvent être mis en place au secondaire, croit M. Bouchard.

Le ministre Jean-François Roberge doit annoncer ces jours-ci une mise à jour d’un site web à l’intention des parents d’élèves.