Maggie grille une cigarette, rare répit dans ces journées folles.

YVES BOISVERT YVES BOISVERT
La Presse

Elle est fatiguée, mais fière, je crois bien.

En quelques heures seulement, elle et ses collègues d’un comptoir alimentaire de La Petite-Patrie ont transformé une épicerie communautaire en centre de livraison de bouffe.

Les gens seuls, confinés, plus âgés, les gens déjà mal pris, tous ceux qui n’ont rien dans le garde-manger, et qui ne peuvent plus venir se dépanner ici… On va déposer une boîte à leur porte.

Une voisine arrive à vélo d’en livrer une. On en met une autre dans son chariot.

« On a décidé d’être au front jusqu’au bout », me dit Maggie Lebeau, du Centre de ressources et d’action communautaire de La Petite-Patrie (CRACPP).

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Maggie Lebeau, du CRACPP

La camionnette du « Collectif Bienvenue » vient de se garer. Normalement, ils aident les réfugiés à s’installer, en leur donnant des meubles, des vêtements et de l’équipement de base. Mais l’heure n’est pas à la livraison de meubles – d’autant que les réfugiés n’entrent plus.

« Plusieurs banques alimentaires ont fermé, alors ils sont souvent dépourvus », explique Diane Carru, coordonnatrice du collectif.

Ryan Rosler remplit l’arrière de la camionnette de boîtes que lui donne Maude Leduc-Fontaine, qui fait de la « récolte engagée ».

« Y a de la récolte pas engagée ?

– Tout est engagé ici ! »

Tout est à la fois improvisé et hyper organisé.

Le communautaire a les mêmes problèmes que tout le monde, les mêmes craintes et les mêmes contraintes sanitaires. Mais quand on a besoin de l’aide alimentaire, c’est qu’il n’y a plus de plans B ou C ou D.

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« J’ai vu le truck de Ryan dans la rue, je lui ai dit : vos gens ont sûrement besoin d’aide, viens nous voir », raconte Maggie.

Effectivement, ils ont besoin d’aide.

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Diane Carru, Ryan Rosler et Maude Leduc-Fontaine, du Collectif Bienvenue

Dimanche, j’appelais un réfugié de la Sierra Leone. Bébé de 1 an. Sa femme enceinte. Plus que quelques boîtes de conserve de côté…

Une autre, avec un bébé de 1 mois et un ado de 16 ans, m’a dit qu’elle peut voir venir jusqu’à mardi.

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J’ai suivi Ryan jusqu’à un immeuble dans Saint-Laurent. On a laissé deux boîtes à la porte. Une femme tout sourire dans une grande tunique africaine est sortie avec son fils de 15 ans.

Elle est seule avec ses sept enfants. Le plus jeune a 1 an. La plus vieille, 17.

Elle m’explique qu’elle a fui à l’insu de sa famille, de sa belle-famille surtout. On allait marier sa fille avec un homme plus vieux que son propre père. 

Déjà, elle l’avait protégée de l’excision, qu’on a fait subir à ses deux sœurs en venant les enlever avant l’aube. Cette fois, la menace était trop grande.

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Maude Leduc-Fontaine, du Collectif Bienvenue

« Monsieur le journaliste, vous ne pouvez pas comprendre ce que je vous dis, je le sais. Dans mon pays, la communauté est plus importante que l’État. Si vous êtes malade, ce n’est pas l’État qui prendra soin de vous, c’est la communauté. Si vous n’avez pas d’argent, ce n’est pas l’État qui vous nourrira, c’est la communauté. Alors quand la communauté décide de marier votre fille, vous ne pouvez pas vous y opposer. Même mon mari n’était pas d’accord, mais ne pouvait rien faire. C’est dangereux. Si vous vous opposez, c’est une malédiction qui s’abat sur vous. Je savais qu’un jour, à 5 h du matin, ils enlèveraient ma fille, lui mettraient une robe blanche et la marieraient le jour même… »

Elle remercie à profusion Ryan pour la nourriture, les meubles, etc.

Oui, ça fait beaucoup de gens dans un demi-sous-sol un jour de pluie.

« Mais on fait comme tout le monde, et c’est pour la cause juste ! Et grâce à Dieu, comme nous sommes au sous-sol, il n’y a personne en dessous qu’on dérange. »

Ryan grimpe dans la camionnette et s’en va vers Montréal-Nord.

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Des boîtes de denrées pour les gens seuls ou confinés

Moisson Montréal a dû se réorganiser aussi, des fournisseurs habituels de surplus ont fermé, mais les choses se placent tranquillement.

Les heures sont longues, mais l’aide vient de partout, dit Maggie.

Déjà, l’organisme a une banque de 250 bénévoles. Mais plein de gens s’offrent pour aider.

« Faut faire attention à notre santé mentale aussi, dit-elle en souriant. On se met une petite musique le matin pour partir la journée, ça fait du bien…

« Oh, tu diras qu’il y a encore les lignes d’écoute, Écoute Entraide, c’est ouvert 24/7. »

Dans tout le Québec.

Elles ont décidé d’être « au front jusqu’au bout », et elles ne sont pas les seules.

La mobilisation est partout.